Aventurières et exploratrices: voyager seule quand on est une femme

© photo: Camille Reynaud (Perpignan, septembre 2018)

Quand j’ai annoncé à ma maman mon intention de rejoindre les Etats-Unis en cargo depuis Le Havre, et d’en profiter pour réaliser un reportage photo sur la vie à bord, elle m’a répondu: « Essaie tout de même de ne pas te faire violer… ».

Anecdotique, mais somme toute révélateur. Je profite donc de la fin de l’été, souvent synonyme de barroudage intense,  pour écrire un article sur le voyage au féminin.

Voyager seule quand on est une femme: quels défis, encore aujourd’hui?

10 juin 2018. Enième traversée de la France du Sud vers le Nord. Jolie mise en abîme, je lis Voyages en train (2015, éditions de l’Herne), un recueil de récits entremêlant les plumes de Kipling, Colette, Hugo, Apollinaire et Delphine de Girardin, en passant par Truman Capote, Zola ou encore Maupassant. Si je n’avais pas oublié mes écouteurs, j’aurais pu ajouter en fond sonore la chanson éponyme de Grand Corps Malade, métaphore ferroviaire des histoires d’amour. Mais à défaut de musique, je me surprends à écouter, outre le bruit d’une pluie à grande vitesse, la conversation entre trois voyageuses assises à un rang de moi. Deux d’entre elles ont la soixantaine, la troisième paraît plus jeune: probablement 35 ou 40 ans. Elles échangent des anecdotes sur leurs voyages. De ce que j’entends, l’une d’elles a particulièrement bourlingué, et voyage seule ou entre amies depuis longtemps. Elle parle de déplacements pour le boulot, des réticences de certains de ses patients à se voir confiés aux mains d’une femme. Est-elle médecin? C’est ce que je crois comprendre. Toujours est-il qu’elle a traversé des zones plus ou moins hostiles aux touristes, et qui plus est aux touristes femmes. « Visiter des pays comme le Laos ou le Liberia à une époque où ils n’étaient pas encore ouverts aux échanges, ce n’était pas facile, de base, et encore moins pour une femme! ». Elle se souvient d’un trek au Liberia, justement, avec une amie. Leur groupe étant impair, une jeune femme d’environ 20 ans s’est retrouvée seule dans une tente. Elle raconte comment, un matin, elle et son amie l’ont trouvée en larmes au moment du petit-déjeuner: chaque nuit, le guide libérien se postait devant sa tente et la suppliait de le laisser entrer, lui décrivant à grands renforts d’images salaces toutes les choses qu’il souhait lui faire, puis la traitant de tous les noms comme elle ne répondait pas.

train forceur
non, ce n’est jamais bon de forcer

Harcelée et terrifiée, incapable de dormir, elle a craqué devant ces deux voyageuses qui l’ont prise sous leurs ailes. « Si vous saviez comme nous l’avons incendié, ce salopard! Et le pire, c’est qu’il nous a répondu qu’il était amoureux d’elle, et qu’il était tout à fait dans son droit! ». Ah l’amour, justification n°1 de tous les abus sexistes et sexuels de ce monde, ex aequo avec le classique « c’est pour son bien! »… « Il y a trente ans », rajoute-t-elle, « j’ai fait partie d’un groupe de touristes au Laos. Nous étions 17 et j’étais la seule femme ». Sa présence a étonné tant les autres participants que le laotien qui les accompagnait.

Cette conversation m’a rappelé mon premier trajet seule en train de nuit, en 2012. Lors de ma réservation sur le site Internet de la SNCF, j’avais sélectionné l’option « compartiment femme seule », permettant de réserver une couchette dans un compartiment exclusivement réservé aux femmes. Quelle ne fut alors pas ma surprise de découvrir, en montant dans le wagon, que je devais partager mon compartiment avec cinq hommes. J’aurais probablement moins paniqué si ledit compartiment n’avait été plongé dans le noir et le silence (contrastant avec le reste du couloir, animé et éclairé), et que cinq paires d’yeux ne m’avaient fixée sans même un bonjour (si ce n’est le « Bonjour l’ambiance! » que je me suis auto-adressé). J’ai donc entrepris d’expliquer la situation à un contrôleur, qui m’a conseillé de squatter un autre compartiment, en espérant ne pas avoir à déménager à chaque arrêt. Adoptée par une mère et ses trois enfants (une de plus ou de moins…), je me préparais donc pour ma longue nuit de SCF (Sans Couchette Fixe). Ne manquait plus que le N!

Aujourd’hui, de nombreuses femmes, de tous âges, voyagent seules – ou presque.

mamie avion
il n’y a pas d’âge pour se lancer

De même que l’accès à un compte bancaire personnel ou la possibilité de passer son permis de conduire, pouvoir voyager seule est un fort symbole de l’émancipation de la femme: cette possibilité manifeste le fait que les femmes se sentent plus en confiance à le faire et peuvent s’en donner les moyens, et donc que l’environnement et le climat social  et juridique leur inspirent ce sentiment de confiance (plus de droits, plus de sécurité,…). A contrario, dans des pays comme l’Afghanistan, une femme (considéré comme telle dès la puberté) ne peut sortir de chez elle que si elle est accompagnée d’un homme de sa famille (père, mari, frère, fils,…). C’est une situation absolument déplorable que dépeint très justement le film d’animation Parvana, sorti en salles cet été et auquel je consacrerai un article ultérieurement.

« Lettre à ma solitude »

J’ai personnellement commencé à voyager seule quand j’ai réalisé que si j’attendais à chaque fois que quelqu’un puisse m’accompagner, je ne partirais jamais. Car plus on avance en âge, plus les chemins divergent et moins les emplois du temps coïncident. Seul.e, on choisit son budget, on mange ce que l’on veut quand on le veut, on se déplace comme on le souhaite. Et je peux vous assurer que peu de mes ami.e.s auraient accepté de faire tout Londres à pied pendant 6 jours pour économiser sur les transports! (#team mal aux pieds plutôt qu’au porte-monnaie). Seul.e, on voyage à son rythme, et, pour moi qui aime prendre le temps de faire des photos, c’est non négligeable.

Seul.e, on est également plus accessible à son environnement, et donc aux autres.

stalker
Certes, plus accessible aux relous aussi…
mais pas besoin de partir bien loin pour ça!

Sur les  hauteurs des Cinque Terre le long de la côté italienne, j’ai fait la rencontre d’une autre jeune femme qui avait entrepris de faire le tour de l’Italie en solo. Nous étions assises l’un à côté de l’autre dans l’avion, et nous sommes retrouvées au détour d’un sentier, puis de nouveau dans le train La Spezia-Pise. Un triple hasard qui a fini de me convaincre des bienfaits du voyage en solo.

naufrage
Question: vaut-il mieux dériver seule ou mal accompagnée?

J’ai d’ailleurs été très émue par la « Lettre à ma solitude » de Sarah Gysler, blogueuse de L’aventurière fauchée. Elle y explique pourquoi, à 20 ans seulement, elle a décidé de partir, seule, sans argent, faire le tour du monde, accompagnée de sa seule solitude:

Depuis trois ans on me questionne sur mon choix de voyager seule. (…) Ces voyages avec toi m’ont profondément changée. Durant ces longs mois, à ne pouvoir ne compter que sur nous-mêmes, je crois que j’ai vraiment grandi. La route et toi faites des enseignants formidables. Vous m’avez appris l’humilité, la bienveillance, la persévérance, et surtout, le courage. Vous m’avez obligée à surmonter le difficile. Je ne pensais pas être si forte. (…) 

Tu me fais un peu penser aux histoires d’amours passionnées. Comme elles tu demandes un abandon et un dévouement total, comme elles tu peux t’avérer terriblement blessante, ou sublime. Tu es une épreuve à part entière. Tu coûtes cher, mais le prix à payer et la récompense sont les mêmes : la liberté.

Aujourd’hui, je ne peux plus me passer de toi. Tu es devenu un choix réfléchi, et même plus que ça, un engagement. J’ai passé un accord avec toi, celui de vivre avec attention et courage, avec lucidité et respect. Nos rencontres comme un rendez-vous avec moi-même. On a encore du chemin à faire toi et moi. Je n’ai pas encore tout compris, je n’ai pas encore fait la paix avec les autres, ni même avec moi. Je crois que c’est ça le vrai but de ces voyages : apprendre à me connaître, à me respecter et à m’aimer. C’est aussi pour cela qu’ils sont solitaires : ils ne mènent qu’à mon propre salut. (…)

C’est donc vrai : « L’âme cesse d’être solitude quand elle devient sanctuaire. »

Avec amour et dévotion,

Sarah

– Lettre à ma solitude, Sarah Gysler

Voyager seule… mais se préparer à plusieurs

Les groupes de partage et d’échange sur le voyage au féminin

Pour accompagner cet essor du voyage au féminin, des groupes de conseils et de partage d’infos en tout genre se sont multipliés sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook. A la suite d’un itinéraire dans le Sahara avec des amies casablancaises, ces dernières m’ont ajoutée sur un groupe Facebook créé par une voyageuse marocaine et consacré aux retours d’expériences des femmes, principalement originaires du Maghreb, sur leurs voyages en solo ou entre copines. Il s’agit d’un lieu d’échange sur les bons plans et coups de coeur logement, nourriture et tourisme, où l’on partage ses photos au retour pour donner envie aux autres voyageuses, où l’on vient chercher réponse aux questions administratives (l’obtention d’un visa est plus difficile au Maghreb qu’en Europe…), mais aussi se renseigner sur les activités à faire avec un enfant. En effet, de nombreuses voyageuses sont également mères célibataires. Je fais également partie d’un groupe international, Girls love travel, un outil très utile pour se décider quand on hésite entre deux destinations, obtenir des recommandations ou mieux préparer son départ.

Toutes les destinations ne sont cependant pas paradisiaques: l’un des dernières publications sur ce groupe restitue une visite de la zone autrefois condamnée autour de Tchernobyl, à Pripyat. Les images sont à la fois très tristes et très belles, et la question revient dans plusieurs commentaires: est-il safe, sûr, de visiter un tel endroit? Ces groupes permettent donc aussi de s’informer (se rassurer ou se mettre en garde) sur les aspects sécuritaires, ce qui semble encore plus important pour une voyageuse que pour un voyageur.

Je développerai cette question de la sécurité dans un prochain article sur les femmes photojournalistes, inspiré de mon passage au festival international de photojournalisme « Visa pour l’image » (Perpignan, 1-16 septembre 2018).

Ceci pour dire que, quand on commence à voyager seule, il faut non seulement s’armer de courage et se défaire de certains préjugés, sans toutefois négliger quelques astuces.

L’aventurière fauchée, le blog de Sarah Gysler

Sara Gysler, l’auteure de la lettre à sa solitude que je vous partageais plus haut, a entrepris de faire le tour du monde en solo il y a quatre ans. Son mot d’ordre? « Vivre libre et voyager », comme le sous-titre de son blog  L’aventurière fauchée. Elle y partage ses carnets de voyage ainsi que ses conseils aux autres voyageur-se-s qui souhaitent partir à l’aventure muni.e.s de leur seuls courage, motivation, désirs de découverte et de liberté. Des projets détaillés, des astuces pratiques mais aussi des témoignages et des réflexions introspectives structurent l’ensemble, qui est terriblement inspirant.

Voyager sans argent, monter un projet humanitaire, traverser un océan, écrire un livre… En 2015, j’ai écrit la liste des choses que j’aimerais faire dans ma vie, sans trop y croire, je l’ai publiée sur le blog et l’ai un peu oubliée. Aujourd’hui je l’ai relue. Je me rends compte qu’en trois ans, j’ai réalisé la majorité de mes objectifs, des rêves visés à cette époque.

L’aventurière fauchée

Sarah Gysler vient de publier Petite aux éditions Equateurs, un choix tout à fait approprié pour restituer son parcours – tangible comme moral – de globe-trotteuse.

« Je suis née au milieu des années nonante dans une famille décomposée. On était de ces enfants qui grandissent avec une clef autour du cou, connaissent les numéros d’urgence par cœur et savent faire cuire des pâtes avant même d’être en mesure d’atteindre les casseroles. Petite, on a tenté de m’expliquer que j’avais des « origines » par ma mère et un père qui ne peut plus courir parce qu’il a trop travaillé. En classe, j’écoutais des professeurs désabusés me raconter comment réussir ma vie. Plus tard, on m’a dit que je travaillerai dans un bureau parce que c’est ce qu’il y avait de mieux pour moi, qu’assez vite j’aurai un mari, une maison, puis des enfants, qui verront le jour presque par nécessité. À vingt ans, j’ai arrêté d’écouter les gens et je suis partie. Seule, en stop et sans un sou en poche. J’ai traversé l’Europe jusqu’au Cap Nord, sans autre but que de ne pas pourrir chez moi. On peut dire que j’ai fui. C’était mon premier grand voyage. Dans ce livre, j’ai voulu raconter mes errances, mes chutes et comment la route m’a sauvée. » S.G

Ce livre est un roman d’apprentissage foudroyant, celui d’une petite fille qui transforme sa colère en odyssée. Avec humour et tendresse, la jeune globe-trotteuse raconte les tourments de l’enfance, son dégoût d’une société uniformisée, mais aussi son irrésistible soif d’être libre qui la pousse à dépasser ses peurs.

Petite, Sarah Gysler, Editions Equateurs, 2018, Quatrième de couverture.

Le titre s’inspire de la chanson des Fils du facteur, « Petite »: « Petite, t’es pleine de rêves que t’as peur de suivre. Et si tu partais pour les vivre ? ».

Ma bibliothèque de voyageuse

Quand je pars à l’étranger, j’emporte toujours dans mon sac à dos au moins deux livres: un roman emblématique (par son auteur ou par lieu où se déroule son intrigue) de la ville / du pays où je me rends, et le Cartoville relatif à ma destination. Le premier me permet de m’imprégner de l’atmosphère et de la culture du lieu où je me retrouve, de retracer un itinéraire derrière les pas de l’auteur.e / du personnage. Le second est un formidable outil, au format pratique et facile à glisser dans une poche, qui établit les bonnes adresses (culture, monuments, food, shopping) quartier par quartier, avec cartes dépliables à l’appui. Avec ça, plus besoin de Google Maps! Ni de tout planifier six mois à l’avance.

Cet été, je suis restée en France, et j’en ai profité pour découvrir de grandes exploratrices.

Elles ont conquis le monde : Les grandes aventurières 1850-1950, Alexandra Lapierre et Cristel Mouchard (2007)

A commencer par celles présentées par l’ouvrage Elles ont conquis le monde : Les grandes aventurières 1850-1950, co-écrit par Alexandra Lapierre et Cristel Mouchard.

Les grandes aventurières ne sont plus seulement des courtisanes : ce sont des conquérantes d’un type nouveau apparu dans la première moitié du XIXe siècle. Des femmes qui voulaient être des géographes, des botanistes, des ethnologues – bref des exploratrices à part entière ! Et elles ont conquis le monde, d’est en ouest et du nord au sud, le collet bien monté, pour que leur vertu ne soit en rien suspectée, leur corset étroitement lacé. Mais sous leur armure vibraient des émotions violentes, des sentiments brûlants. Et beaucoup ont vécu des amours qui, pour être secrètes, n’en furent pas moins passionnées.

– Présentation de l’éditeur

Quels rapports entre Karen Blixen et Catalina de Erauso, la nonne soldat guerroyant en Espagne au temps du Siècle d’or ? Entre Alexine Tinne, la flamboyante aristocrate hollandaise, campant parmi ses serviteurs dans les déserts d’Egypte, et Margaret Fountaine, la vieille demoiselle chassant le papillon en Amazonie ? A travers l’espace et le temps, qu’ont-elles de commun, toutes ces femmes aux personnalités si différentes ? Sinon ce talent-là : savoir reconnaître leur instinct et soutenir leur désir. Ne laisser personne – aucun être, aucune idée, aucune peur – les détourner de l’essentiel et les dépouiller de leur âme. Oser.

– Alexandra Lapierre – 4ème de couverture –

Cet ouvrage entend remettre à l’honneur des femmes qui ont révélé le monde au gré de leurs explorations, mais qui sont pourtant restées dans l’ombre.

A écouter sur France Culture: Carnets de voyage de France : Dans les pas d’Ella Maillart et d’Alexandra David-Néel, deux immenses exploratrices du XXe siècle.

L’émission s’interroge sur l’héritage laissé par ces deux femmes, à la fois écrivaines et voyageuses, qui ont parcouru le monde et en ont largement témoigné, mais qui sont pourtant largement moins connues et reconnues « qu’un Joseph Conrad, un Jack London ou encore un Nicolas Bouvier ».

Femmes du XXe, elles ont eu, c’est peu de le dire, des destins hors-normes : elles ont parcouru le monde, de la Mandchourie au Tibet, en passant par l’Afghanistan, le Kirghizistan ou encore la Russie ; de très longs voyages, souvent seules (même jamais mariée pour ce qui est d’Ella Maillart), farouchement indépendantes en tout cas…Leurs histoires, qu’elles ont consignées dans de nombreux ouvrages, sont autant de témoignages de la grande comme de la petite histoire : exactions de guerres, rivalités sino-japonaises, spiritualités indienne ou tibétaine, parfois intimes ou orientalistes, engagés ou factuels, à une époque où elles franchirent, en pionnières, des frontières jusque-là vierges de tout passage européen.Alors, comment expliquer qu’elles soient « moins » connues du grand public qu’un Joseph Conrad, un Jack London ou encore un Nicolas Bouvier ?…Quel(s) héritage(s) ont-elles laissé derrière elles ?… comment marquent-elles, encore aujourd’hui, une génération d’explorateurs et d’exploratrices ?Leur quête de voyage jusque-boutiste était-elle aussi une quête d’autonomie ? Quels rapports entretenaient-elles au voyage et à l’écriture ?

© photo: Camille Reynaud (Perpignan, septembre 2018)

Comme je le disais plus haut, je m’en vais vivre au Havre, ce qui réveille mes envies de grand large. Voici justement deux ouvrages qui donnent envie d’embarquer sur le champ (enfin, sur l’océan): Le grand marin de Catherine Poulain, et Red Sky in Mourning: A True Story of Love, Loss and Survival at Sea, de Tami Oldham Ashcraft et Susea McGearhart (dont est adapté le film A la dérive que vous avez peut-être vu au cinéma cet été).

Le Grand Marin, Catherine Poulain (2017)

J’ai découvert ce superbe roman dans les rayons d’un Relay, sur une aire d’autoroute.

Catherine Poulain est partie très jeune (au début de la vingtaine) de Manosque-les-Couteaux en Provence. Elle atterrit finalement l’Alaska où elle s’engage sur des chalutiers et apprend à pêcher et à survivre. Elle y reste dix ans. Dans Le Grand Marin, elle s’inspire de son expérience pour donner corps et contexte à la narratrice, Lili. Lili fuit la France et son passé, et débarque, illégalement, à Kodiak, en Alaska. Elle veut prendre la mer, loin de l’Immigration, fuir la stabilité, les normes et les contraintes sociales, être libre. Petite, maigre mais dotée de mains énormes, de « mains d’homme » comme on ne cesse de lui répéter, et surtout d’une volonté de fer, elle finit par grimper sur le Rebel, un bateau réputé pour l’audace de son équipage. Seule femme au milieu d’hommes, elle parvient à y trouver sa place à force d’acharnement. Elle surmonte le froid, la fatigue, un empoisonnement du sang et une fracture, les moqueries des hommes. Elle apprend à pêcher, dévider les poissons, réparer les filets, naviguer, et aimer son équipage. Elle rencontre des femmes qui ont été skipper (c’est-à-dire chef de bord, responsable du pilotage du bateau, l’équivalent de capitaine), qui ont le même gabarit qu’elle mais l’autorité de mille. Elle remet à leur place les propositions déplacées des marins ; elle est honnête, originale et drôle: elle apprend à se faire respecter. Elle est sans cesse tiraillée entre son amour de l’océan et le sang des poissons qu’elle a sur les mains – alors pour qu’ils continuent de vivre en elle, elle avale leurs coeurs ; entre sa soif de liberté et son amour pour le Grand Marin.

Une femme rêvait de partir.
De prendre le large.
Après un long voyage, elle arrive à Kodiak (Alaska). Tout de suite, elle sait : à bord d’un de ces bateaux qui s’en vont pêcher la morue noire, le crabe et le flétan, il y a une place pour elle. Dormir à même le sol, supporter l’humidité permanente et le sel qui ronge la peau, la fatigue, la peur, les blessures…
C’est la découverte d’une existence âpre et rude, un apprentissage effrayant qui se doit de passer par le sang. Et puis, il y a les hommes. À terre, elle partage leur vie, en camarade.
Traîne dans les bars.
En attendant de rembarquer.
C’est alors qu’elle rencontre le Grand Marin.

Le grand marin, Catherine Poulain, édition de l’Herne, 2017 – Quatrième de couverture

Ce roman est une quête initiatique à la fois douce et brutale, servie par une écriture absolument magnifique. Une écriture portée par une maîtrise incomparable de la comparaison qui m’a submergée, aux côtés de Lili, dans un océan d’images, d’odeurs, de sons et de sensations. C’est poétique, violent et formidable. Un véritable coup de coeur humain et littéraire.

J’ai toujours voulu écrire. J’ai entamé beaucoup de livres, se souvient-elle en riant doucement, quand nous la rencontrons à Paris. Mais je voulais vivre aussi, voyager, voir le monde. Alors je me suis dit : « En attendant, c’est ta vie qui sera le livre ».

– Catherine Poulain dans une interview donnée à 20 Minutes.

Red Sky in Mourning: A True Story of Love, Loss and Survival at Sea, Tami Oldham Ashcraft et Susea McGearhart

Je triche un peu en ajoutant un film dans cette bibliothèque. Mais c’est grâce au film que j’ai pu découvrir le livre dont il est l’adaptation.

A la dérive (2018) filme le combat contre la montre et contre la mer d’une jeune femme de 24 ans, Tami, pour survivre pendant plus d’un mois – quarante et un jours exactement – à sa dérive au large du Pacifique à la suite d’une tempête. Elle et son fiancé, navigateur chevronné, ont été chargés par un couple de retraités de convoyer leur voilier de 13 mètres de long de Hawaii à San Francisco. Au cours de la traversée, un matin rougeoyant annonce un mauvais présage. Tami et Richard se retrouvent sur la trajectoire d’un ouragan anticipé. Le vent se lève, l’océan n’est que vagues immenses et bourrasques violentes. Assommée par un objet catapulté à travers la cale, Tami s’évanouit. Lorsqu’elle s’éveille, Richard a disparu, emporté par l’ouragan, et le voilier, dévasté, dérive. Elle entreprend alors de retrouver son fiancé et de retourner à terre. En dépit d’un traumatisme crânien, de l’état du navire et des réserves qui s’amenuisent, elle parvient, grâce à une détermination à toute épreuve et une force physique comme mentale impressionnantes, à survivre durant quarante-et-un jours. A côté d’elle, Jésus et Moïse feraient bien pâles figures!

vaiana amazing
« Tu es si géniale! »

Tami met en pratique ses compétences de navigatrice acquises au gré de ses emplois saisonniers en mer puis aux côtés de Richard. Elle redresse le mât, plonge pour dégager une voile de l’hélice, se dirige grâce à son compas et aux étoiles. Elle s’efforce même de pêcher, une véritable torture pour la végétarienne convaincue qu’elle est! Rien ne l’arrête, ni la fatigue, ni la faim, pas même sa blessure à la tête. Son amour pour Richard et son désir de vivre la portent jusqu’au bout.

tami

Ce magnifique récit de survie est adapté de l’histoire vraie de Tami Oldham Ashcraft et de son fiancé Richard Sharp, perdus en 1983 au beau milieu de l’océan suite à l’ouragan Raymond II. Une histoire dont Tami témoigne dans le livre Red Sky in Mourning: A True Story of Love, Loss and Survival at Sea (Ciel rouge, matin chagrin: une véritable histoire d’amour, de perte et de survie en mer). Ce titre est un jeu de mots avec le dicton marin : « Ciel rouge le soir laisse bon espoir. Ciel rouge le matin, pluie en chemin ». « Morning », le matin, y est remplacé par « mourning », le deuil, la peine.

Shailene Woodley, qui incarne Tami Oldham à l’écran, a effectué toutes les cascades elle-même, a appris les bases de la navigation pour les besoins du film, et n’a pas rechigné à se lever à 4h du matin pour rejoindre le voilier, lieu de tournage, au large de l’océan Pacifique. Après tout, souligne-t-elle, les difficultés du tournage ne sont rien en comparaison de la réalité qu’a endurée Tami, et rendent son interprétation d’actrice encore plus réaliste!

Les films de survie mettent souvent des hommes en avant. Pour une fois, en voici un qui raconte l’histoire extraordinaire d’une femme. Et ce qui est encore plus extraordinaire, c’est que cette histoire est authentique. Tami Oldham est une inspiration et une véritable héroïne de notre époque.

– Shailene Woodley, dans une interview donnée à Purebreak.

Les réalisateurs de A la dérive,  Aaron et Jordan Kandell, ont d’ailleurs préalablement participé à l’élaboration du scénario de Vaïana (Moana en version originale), film Disney dont l’héroïne est elle aussi attirée par l’aventure et l’océan, dont elle est prête à affronter tous les dangers pour sauver son île et son peuple.

vaiana
I am Moanaaaaa

Ces deux films racontent en effet l’histoire de jeunes femmes qui répondent à l’appel du large et embarquent pour une aventure épique auprès d’un navigateur chevronné avant d’essuyer une violente tempête.

A la dérive, secrets de tournage (Allociné)

Mes bons plans voyage en solo (avec un budget d’étudiante)

  • Pour les transports: le site Skyscanner, qui offre un aperçu de tous les vols pour un jour ou une période précise, ce qui permet de choisir les meilleurs tarifs. Si vous préférez rester à terre, le site de la SNCF fait l’affaire pour les trajets France vers des destinations européennes, puis Rail Europe prend le relais. BusRadar est également très utile pour comparer les trajets en bus et en covoiturage. Et pour les destinations méditerranéennes, ne pas hésiter à regarder les trajets en ferry (départ depuis Marseille ou Toulon), ça peut valoir le coup! De même pour les trajets vers l’Angleterre et les pays nordiques.
fifi brindacier avion
Au pire, on peut, comme Fifi Brindacier, se créer son propre avion
  • Pour l’hébergement: le couchsurfing, gratuit et qui permet de rencontrer des locaux/locales prêt.e.s à vous faire visiter leur ville! C’est très facile de trouver un.e hôte quand on voyage seule, et les avis permettent raisonnablement de choisir sans risque de mauvaise surprise au bout… Sinon, booking.com ne m’a jamais déçue! On trouve de très chouettes auberges de jeunesse à bas prix.
  • A mettre dans son sac à dos: un Cartoville, un bon bouquin, et des petits cadeaux à offrir à ceux qui vous hébergeront ou vous aideront d’une quelconque manière! Je privilégie les cartes postales de France, de petites spécialités gourmandes (une amie autrichienne m’avait par exemple rapporté des gaufrettes Manner, spécialité viennoise), ou de classiques petites Tour Eiffel (ça prend peu de place et ça marche à tous les coups). Et l’investissement dans une coupe menstruelle (la fameuse « cup », pour les intimes) peut aussi être très utile!

L’essentiel c’est de se lancer, puis de se créer ses propres habitudes!

Mes prochains projets sont de partir en cargo pour les Etats-Unis, et de monter à bord du transsibérien.

harry train

Alors, prêt.e.s à (re)partir à l’aventure?

4 réflexions sur “Aventurières et exploratrices: voyager seule quand on est une femme

  1. « J’avais sélectionné l’option « compartiment femme seule », …Quelle ne fut alors pas ma surprise de découvrir, en montant dans le wagon, que je devais partager mon compartiment avec cinq hommes. »
    « J’ai commencé à voyager seule quand j’ai réalisé que si j’attendais à chaque fois que quelqu’un puisse m’accompagner, je ne partirais jamais. Car plus on avance en âge, plus les chemins divergent et moins les emplois du temps coïncident.  »
    Comme je me retrouve dans ce que tu dis ! J’ai beaucoup aimé aussi la lettre de Sarah Gysler ! Et « À la dérive », je n’en avais pas entendu parler. J’irais voir ! Merci pour les sources d’info !

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s