Orphée et Eurydice: le lyrisme, une autre vision de l’héroïsme

Depuis trente-trois ans, le Cirque de Gavarnie, site naturel des Hautes-Pyrénées inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, accueille chaque été pendant une dizaine de jours une création théâtrale originale. Le Festival de Gavarnie a été créé en 1985 par François Joxe, directeur artistique de la troupe du Chantier-Théâtre. En 2007, le flambeau (comme ceux qui permettent de redescendre de la montagne après le spectacle) est transmis au Théâtre Fébus, dirigé par Bruno Spiesser.

Créé en 1996, le Théâtre Fébus, compagnie professionnelle située dans les Hautes-Pyrénées, défend un théâtre populaire, accessible à tous à travers l’exploration d’œuvres classiques, de grands mythes ou de faits historiques.
(…) Le travail et la réflexion pour la création présentée au Festival porte sur l’identité pyrénéenne, ses fondements et ses racines mais aussi sur des oeuvres théâtrales évoquant des mythes et des personnages universels. »
(…) Le Festival s’est donné pour mission, par des adaptations spécialement conçues pour le lieu, de rendre accessibles au grand public des œuvres aux titres célèbres mais aux contenus souvent méconnus, telles que la Divine Comédie, Faust ou encore La Flûte Enchantée, mais aussi de raconter l’histoire de nos montagnes en créant des œuvres originales tel que Gaston Fébus Prince des Pyrénées… La mise en scène de ces œuvres implique une utilisation diversifiée d’année en année de l’espace investi, selon une scénographie correspondant à l’œuvre présentée et intégrant aussi discrètement que possible l’arsenal technique nécessaire à la création du spectacle.

Festival de Gavarnie

Depuis 2017, le Théâtre Fébus innove dans sa ligne artistique et politique et décide d’inviter un.e metteur.e en scène différent.e chaque année. Ceci permet de faire connaître des artistes, et de proposer un nouveau regard sur les pièces les plus classiques, de les rendre encore plus accessibles et attractives à toutes sortes de publics. Cette année d’ailleurs la scène était aménagée comme une bande rectangulaire centrale encadrée de part et d’autre par les spectateurs, offrant une visibilité optimale pour une immersion parfaite.

Ainsi, Orphée et Eurydice, la création de 2018, a offert au public une version à la fois lyrique, pop et tout ce qu’il faut d’absurde, de ce mythe classique. Ce qui m’a permis de me remettre un peu de ma déception de n’avoir pu assister au ballet de Pina Bausch programmé au printemps dernier à l’Opéra de Paris.

Le mythe d’Orphée et Eurydice, une épopée en apparence classique qui casse pourtant les codes du héros masculin

Certes, ce n’est pas la place des femmes qui est à retenir dans ce mythe. Les femmes y sont définies comme objet d’amour et de désir (Eurydice pour Orphée et le berger Aristée) ou soumises, comme Perséphone, à la domination de leur mari. Mais s’y dénoncent en sourdine les violences faites aux femmes: Eurydice meurt mordue par un serpent en essayant d’échapper au berger Aristée. Et si la morsure du serpent n’est pas une métaphore du viol, alors je ne sais pas ce que c’est…

eurydice serpent
« Viens donc caresser mon gros serpent, Eurydice », implora Aristée

Quant à Perséphone, elle est certes retenue prisonnière par Hadès, qui l’a enlevée à sa mère Démeter pour l’épouser contre son gré, mais incarne aussi la résistance ambivalente d’une femme à l’emprise d’un pervers narcissique.

Quant au schéma narratif, il reste somme toute celui, classique, des mythes et contes de fées: une princesse en danger, et un preux chevalier qui vient la sauver. Toutefois, et c’est ce qui est intéressant et magnifiquement bien rendu dans cette adaptation, c’est qu’Orphée ne vainc pas par la force physique, en combattant et tuant à tour de bras. Non, il parvient à traverser les Enfers grâce à la puissante beauté de son chant lyrique.

De même que le chien à trois têtes dans Harry Potter à l’école des sorciers s’endort au son de la harpe, Orphée dompte Cerbère de ses chants. Ainsi Perséphone perd ses faunes et retrouve un peu de sentiments dans la flore du printemps. Mais c’est sans compter Hadès, qui à peine attendri par les supplications de sa femme et d’Orphée consent à accorder à ce dernier ce qu’il veut. A condition, toutefois, qu’il reparte vers le monde des vivants sans se retourner pour vérifier qu’Eurydice le suit. Ce qui exige un double exploit en termes de confiance: une confiance aveugle de la part d’Orphée en le Dieu des Enfers, et une confiance aveugle de la part d’Eurydice, qui ne comprend pas pourquoi son bien-aimé ne se retourne pas alors qu’elle l’appelle désespérément.

hadès
C’est vrai qu’il inspire la confiance le type

Quoi qu’il en soit, un héros dont les armes sont ses talents musicaux, ce n’est pour ainsi dire pas très courant.

(Certes, la légende dit aussi que sa musique ne laissait indifférente aucune femme, nymphe, déesse sur la Terre, donc on pourrait aussi voir en Orphée un Don Juan invétéré ou la version mythologique d’un chanteur iconique entouré de ses groupies, la guitare remplacée par la lyre.)

L’histoire d’Orphée et Eurydice est la plus grande histoire d’amour de la mythologie grecque, et au même titre que Roméo et Juliette, le lien entre les amants s’inscrit au-delà de la mort. Orphée le musicien aime Eurydice, la belle nymphe des arbres, et le héros va descendre jusqu’aux enfers pour retrouver sa bien-aimée.
Eurydice disparaît subitement, cueillie dans la fleur de l’âge. Le jour de ses noces avec Orphée, fuyant le berger Aristée qui veut abuser d’elle, son chemin croise celui d’un serpent qui lui inflige une mortelle blessure. Eurydice descend alors parmi les ombres troubles, dans l’indescriptible ailleurs. Orphée décide de la sauver, il chante, enivré par la puissance follement amoureuse qui jaillit de son chant. Il affrontera tour à tour Charon, le chien Cerbère et surtout l’impitoyable Hadès, le Dieu des enfers et sa femme Perséphone… Une descente aux enfers qui relève d’un véritable exploit !
La magie de son art poétique résonne dans le chaos des enfers et il n’est pas loin de réaliser son souhait le plus cher : Sauver Eurydice et la sortir de l’éternel crépuscule. Cette oeuvre poétique, infernale et amoureuse sera portée à la scène par un contre-ténor lyrique, des comédiens, des danseurs et des musiciens. Une création originale à partir du mythe d’Orphée, qui fera corps avec le décor grandiose que nous offre le plateau au pied du cirque de Gavarnie. Une création moderne alliant théâtre, musique en direct et danse qui s’adresse à tous les publics. Un spectacle bien vivant, dans une nature bien vivante et magnifiée !

Festival de Gavarnie

Et quels talents! Le contre-ténor lyrique brésilien Rodrigo Ferreira a offert sa superbe voix à Orphée, couvrant une palette incroyable de gammes, montant dans les aigus tout en descendant gravement (les bilingues anglais-français salueront peut-être ce double jeu de mots approximatif) dans les abysses du Styx.

Un contre-ténor est le type de voix masculine utilisant principalement sa voix de fausset (ou voix de tête), et dont la tessiture (gamme de notes couvertes) peut correspondre à celle d’un soprano (voix féminine la plus aigue), d’un alto et d’un contralto (voix féminines les plus graves). Un chanteur adulte de sexe masculin dont la tessiture est proche de la soprano féminine est appelé sopraniste, terme qui désigne aujourd’hui les contre-ténors soprani, et désignait auparavant les castrats soprani. Car ce rôle, qui exige de monter très haut dans les aigus, était initialement chanté par des castrats.

La première mondiale de cet opéra composé par  Christoph Willibald Gluck a été jouée à Vienne et Orphée interprété par le contralto castrat Gaetano Guadagni ; une version révisée italienne a été chantée en 1769 par le soprano castrat Giuseppe Millico ; exception française, la version parisienne de 1774 donna le rôle-titre à un haute-contre (voix masculine particulièrement aiguë) Joseph Legros. Mais depuis la version d’Hector Berlioz en 1859, la partie d’Orphée est majoritairement attribuée à des chanteuses mezzo-soprano, à commencer par Pauline Viardot. Un choix de distribution à la fois résolument moderne (parallèlement, de nombreux rôles féminins jusqu’à présents joués par des hommes au théâtre ont commencé à être interprétés par des femmes), mais qui participa à la progressive disparition des sopranistes dans les représentations lyriques contemporaines. S’il n’y a aujourd’hui plus de castrats, les sopranistes comme Rodrigo Ferreira ne sont pas non plus très nombreux.

Ainsi, j’ai grandement apprécié cette revisite contemporaine du mythe d’Orphée et Eurydice qui renoue avec la tradition sopraniste de cet opéra, met en avant une vision héroïque des arts du chant, de la danse et de la musique, et propose un héros qui va à l’encontre des stéréotypes de genre.

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