Venez comme vous êtes? 3 façons de dénoncer l’homophobie et l’hétéronormativité par la fiction

Personnellement, la seule intolérance que je tolère (et encore!) est celle au lactose. Autant vous dire que les « manifs pour tous » (le plus grand oxymore qui puisse exister) et autres réjouissances du type me hérissent les poils (en dépit de la canicule actuelle). Mais si les actes hostiles voire haineux envers les LGBTI (lesbiennes, gays, bisexuel.le.s, transcendes et intersexes) se résumaient à ces marches « pacifiques », ce serait déjà fort bien. Hélàs, les violences psychologiques et physiques viennent encore s’ajouter aux obstacles juridico-légaux.

Comment les oeuvres de fiction de ces dernières années traitent-elles de ces discriminations pour sensibiliser le grand public, en particuliers les adolescents?

De la mauvaise éducation à la « déséducation »: l’éducation genrée au service de l’homophobie et de l’hétéronormisme.

J’avais prévu d’écrire cet article au moment de la Pride, mais ce n’est que maintenant que je prends le temps de le faire, après être allée voir Come as you are (2018) au cinéma.

Come as you are dont le titre est directement inspiré de la chanson éponyme de Nirvana:

Come As You Are (Viens Comme Tu Es)

Come as you are, as you were
Reste comme tu es, comme tu étais
As I want you to be
Comme je veux que tu sois
As a friend, as a friend, as an old enemy
Comme un ami, comme un ami, comme un vieil ennemi
Take your time, hurry up
Prends ton temps, dépêche-toi
The choice is yours, don’t be late
Le choix est tien, ne sois pas en retard
Take a rest, as a friend, as an old memoria
Prends du repos, comme un ami, comme un vieux souvenir
Memoria 
Souvenir

Come dowsed in mud, soaked in bleach
Reste à te rouler dans la boue, à te tremper dans l’eau de Javel
As I want you to be
Comme je veux que tu sois
As a trend, as a friend, as an old memoria
Comme une tendance, comme un ami, comme un vieux souvenir
Memoria
Souvenir

And I swear that I don’t have a gun
Et je jure que je n’ai pas de pistolet
No I don’t have a gun
Non, je n’ai pas de pistolet

Si les fans et les critiques ont pu comprendre ces paroles de diverses manières, « l’explication officielle de Cobain est cependant que la chanson évoque les gens forcés d’agir de façon contradictoire à leur nature pour satisfaire à ce qu’on attend d’eux. Florent Mazzoleni estime que c’est un appel aux marginaux que Kurt Cobain est prêt à accueillir et qu’il leur intime de venir comme ils sont. Le titre renvoie à School, quatrième chanson de l’album Bleach, dans laquelle les relations entre adolescents à Aberdeen étaient décriées. » (Wikipedia)

C’est que le film de Desiree Akhavan porte justement sur le quotidien d’adolescents dans un camp de « reconversion sexuelle » aux Etats-Unis à la fin des années 1990.

Pennsylvanie, 1993. Bienvenue à God’s Promise, établissement isolé au cœur des Rocheuses. Cameron, vient d’y poser ses valises. La voilà, comme ses camarades, livrée à Mme. Marsh qui s’est donnée pour mission de remettre ces âmes perdues dans le droit chemin. La faute de Cameron ? S’être laissée griser par ses sentiments naissants pour une autre fille, son amie Coley. Parmi les pensionnaires, il y a Mark l’introverti ou Jane la grande gueule. Tous partagent cette même fêlure, ce désir ardent de pouvoir aimer qui ils veulent. Si personne ne veut les accepter tels qu’ils sont, il leur faut agir…

Allociné

Le titre original du film est d’ailleurs The Miseducation of Cameron Post, comme le livre dont il est l’adaptation, et que l’on pourrait traduire par « la déséducation » ou « la mauvaise éducation » de Cameron Post.

J’y vois un rapprochement avec l’album The Miseducation of Lauryn Hill, sorti en 1998. La chanteuse de soul et de hip-hop américaine Lauryn Hill y propose des textes engagés, et notamment des interludes où un éducateur discute de sujets politiques et sociaux avec une classe d’enfants. Et en particulier, de l’amour. On pourrait ainsi concevoir sa « miseducation » comme un projet pédagogique inclusif et tolérant, en matière de couleur de peau et d’origine sociale comme de sexualité.

Tandis que la « miseducation » à laquelle est contrainte la jeune Cameron est intolérante au possible, et consiste moins à ouvrir les possibilités qu’à enfermer dans une norme.

L’ hétéronormisme, hétérocentreisme ou hétéronormativité est l’idée selon laquelle l’hétérosexualité serait l’unique norme à suivre en termes d’orientation sexuelle, pour la simple raison qu’elle est l’orientation sexuelle majoritaire. Être hétéronome, c’est adhérer aux valeurs ou codes hétérosexuels dominants dans la société. Si l’on poursuit le raisonnement, l’hétérosexualité serait même une orientation sexuelle supérieure aux autres, voire la seule orientation « digne » d’être suivie. Le pendant de l’hétéoronormisme est ainsi l’hétérosexisme, à savoir un système de comportements, de représentations et de discriminations favorisant la sexualité et les relations hétérosexuelles.

De même que les gauchers en un temps étaient forcés à écrire de la main droite, ces camps chrétiens de « redressement » visaient donc à « rééduquer » les homosexuel.le.s. Je dis « visaient » mais j’ai bien peur qu’il en existe encore à travers le monde. N’en démente la saison 2 de Riverdale, dont deux épisodes sont consacrés à l’enfermement d’une des protagonistes dans un centre de ce type, tenu secrètement par des soeurs adeptes du lavage de cerveau.

Come as you are, à travers le regard de Cameron et de ses ami.e.s, souligne l’absurdité d’une telle démarche. Il n’y a pas de sévices physiques au God’s Promise, seulement une invitation à se considérer comme un monstre de péché, une anomalie, un rouage dysfonctionnel qu’il convient de « réparer ». L’attirance pour une personne de même sexe y est qualifiée de « tendance », comme un écho à la chanson de Nirvana.  Ici, le mot d’homosexualité est banni, on préfère parler de « trouble de l’identité », une déviance passagère due à un excès de sport si l’on est une fille, ou d’affection parentale si l’on est un garçon,  à moins que ce ne soit le fait d’un manque affectif? L’explication peut aussi se trouver dans des cheveux trop longs (pour un garçon) ou trop courts (pour une fille). Bref, l’éducation genrée dans toute sa splendeur.

Voir l’article « Kid, ou l’absurdité des injonctions à se conformer aux stéréotypes de sexe et de genre »

Comme Cameron, qui se retrouve du jour au lendemain plongée dans une « thérapie » (aux grands maux les grands remèdes!) qui ne cesse de lui dire qui elle doit être, le spectateur est tour à tour muet de stupeur ou profondément indigné.

Ce « venez comme vous êtes » est donc bien ironique (autant qu’un clown intolérant aux enfants) et ne prend pas les traits joviaux de Ronald McDonald. Ou alors de celui d’un fast-food laissé à l’abandon, croisé au détour d’une autoroute, son sourire carnassier luisant dans l’obscurité de la nuit.

creepy clown
l’intolérance c’un clown

Le clin d’oeil à la chanson de Nirvana et à l’album de Lauryn Hill rappelle qu’il existe différentes manières de dénoncer les comportements homophobes dans les oeuvres de fiction.

3 façons de lutter contre les discriminations hétéronormatives par la fiction

Je reprenais dans mon article sur l’évolution de la place des femmes dans l’heroic fantasy les propos de Robin Hobb affirmant qu’il y a deux manières de promouvoir l’égalité femmes-hommes par la fiction: soit en narrant la lutte d’un groupe de femmes contre l’oppression, soit en prenant l’égalité pour acquise dans une société multi-représentative.

Ce schéma peut être cuisiné à toutes les sauces. Je dirais donc qu’il y a deux grandes façons de lutter contre les discriminations par la fiction: soit en montrant le combat d’une minorité pour se faire entendre et accepter, soit en montrant une société égalitaire, représentative des différentes minorités, dans laquelle ces minorités n’en sont donc plus vraiment: bref, en montrant la différence comme une norme.

Je rajouterais cependant une nuance: la « lutte » peut être plus ou moins violente et son spectacle plus ou moins choquant pour les spectateur-trice-s.

Pour illustrer cette « classification », j’ai choisi trois films et deux séries qui explorent la question de l’homosexualité et/ou du harcèlement sexuel, et du coming-out.

1:54 (2017), et 13 reasons why (2016-2018): sensibiliser en choquant

Tim et Francis ont 16 ans. Ils sont amis depuis toujours, et se retrouvent régulièrement dans un skate-park abandonné pour se livrer à des expériences scientifiques souvent explosives… littéralement, mais aussi au sens figuré du terme lorsqu’ils se découvrent une attirance l’un pour l’autre. Mais sans pouvoir l’assumer ni devant leurs parents, ni devant les autres élèves. En effet, Tim et Francis subissent le harcèlement d’un autre étudiant, Jeff, depuis le collège. Jusqu’au jour où, poussé à bout par les moqueries, fatigué de devoir se cacher et déçu de l’attitude de Tim qui refuse de s’afficher ainsi, Francis se suicide. Révolté, Tim décide alors de se remettre à la course, domaine dans lequel il excellait, pour affronter Jeff sur son propre terrain: celui de la piste d’athlétisme. Il n’y a qu’une place pour les championnats nationaux, et Tim est bien décidé à la prendre à celui qui lui a pris son meilleur ami. Pour cela, il doit battre le record détenu par Jeff aux 800 mètres: 1 minute et 54 secondes.

Ce drame québécois réalisé par Yan England choisit ainsi de dénoncer l’homophobie en en montrant la violence verbale, physique et psychologique, et les conséquences potentiellement dramatiques. Pour être tranquille, Tim simule une relation amoureuse avec une de ses camarades d’athlétisme. Il subit toutefois un harcèlement constant, jusqu’à la diffusion d’une vidéo de lui, prise sans son consentement, en plein acte sexuel avec un autre garçon. La compétition devient alors son seul refuge: une manière pour lui de garder la tête haute tout en se défoulant, et susceptible de l’aider à prendre sa revanche sur son harceleur.

Plusieurs scènes et situations, à commencer par le suicide de Francis, visent à choquer pour sensibiliser. C’est ce que l’on retrouve dans la série 13 reasons why, qui porte de manière générale sur le harcèlement scolaire. La saison 1 s’intéresse principalement à Hannah Baker, une jeune fille qui enregistre avant son suicide des cassettes audio destinées à expliquer son geste à celles et ceux qu’elle estime responsables en les confrontant à leurs actes. Les propos comme les images sont crus: des viols, ainsi que son suicide, sont montrés à l’écran sans aucun voile. A travers elle et ses cassettes, la série explore différentes formes de harcèlement scolaire: le plus classique, qui consiste pour les sportifs « stars » de l’établissement à brutaliser d’autres élèves, physiquement et par des menaces, mais aussi le harcèlement sexuel, tous sexes confondus. Des listes de « qui a le plus beau cul »  aux palmarès des « relations trophées » où chacun relate ses exploits (plus ou moins affabulés) avec ses partenaires, en passant par des attouchements et des viols, les exemples ne manquent pas. Une scène extrêmement violente de la saison 2 cumule ces deux formes de harcèlement et de violence, et m’a profondément donné envie de vomir. Les scénaristes ont expliqué qu’il s’agissait d’une violence subie par de nombreux garçons dans les établissements du secondaires, mais qui restait méconnue de par les faibles déclarations, en raison du sentiment de honte de la victime, de l’intimidation qu’elle subit de la part des agresseurs, voire de l’étouffement fait par l’établissement. Ils ont ainsi justifié leur volonté de montrer crûment ces réalités par le choc viscéral que produisent de telles scènes sur les spectateur-trice-s, qui ne peuvent que ressentir de l’empathie vis-à-vis de la victime, même s’ils ou elles n’appréciaient pas particulièrement le personnage jusque-là, et se sentir révoltés.

Toujours est-il que la série insiste sur les conséquences en chaîne dramatiques que peuvent produire de telles monstruosités: on manque de peu un remake contemporain de Carrie, version explosifs, mitrailleuse et climat terroriste.

Mais cette approche par la violence pour choquer n’est pas adaptée à tous les publics. Les réalisateurs de 13 reasons why ont d’ailleurs été contraints, après avoir été critiqués de faire l’apologie du suicide (ce qui n’est absolument pas le cas) en en « sublimant » l’acte, de rajouter des clips d’avertissement au début et à la fin de chaque épisode, ainsi qu’un lien vers une plateforme d’aide, pour éviter de fragiliser encore davantage des spectateurs et spectatrices déjà fragiles.

Ces pourquoi des teen-movies comme Love, Simon! s’emparent du sujet de manière à rendre le propos accessible à toutes les sensibilités. Car s’il est important de dénoncer les violences hétérosexistes, il est aussi important pour un.e jeune en plein développement émotionnel et sexuel de voir que l’on peut être gay/lesbien ET heureux.

voldy gay
Comme ça

Love, Simon! : une vision positive du coming-out

Ce feel-good movie est l’exemple même du « calme après la tempête ». Simon fait en effet l’objet d’un chantage qui détermine ses actions tout au long du film, mais lui permet cependant de rencontrer son premier amour et de révéler son homosexualité à son entourage. Si le chemin vers son coming-out n’est pas de tout repos, il débouche finalement sur une clairière paisible, où tout est bien qui finit bien. Ainsi Love, Simon! propose-t-il une vision positive du coming-out, avec certes des hauts et des bas mais globalement bien accepté par les proches (famille et ami.e.s) et la société (camarades de classe notamment).

Une réflexion du narrateur critique d’ailleurs l’hétéronormativité de manière très pertinente: « Pourquoi est-ce que ce sont les homosexuels qui doivent faire leur coming-out? Tout le monde devrait pouvoir annoncer sa sexualité comme une grande nouvelle, sans partir d’une norme. » S’ensuivent des scènes très drôles imaginant ses ami.e.s annonçant à leurs parents qu’ils ou elles sont hétérosexuel.le.s, à grand renfort d’effets dramatiques.

Par ailleurs, Love, Simon est l’adaptation du roman pour jeunes adultes de Becky Albertalli, Moi, Simon, 16 ans, Homo sapiens. L’auteure s’est inspirée des jeunes LGBTQ qu’elle a rencontré.e.s au cours de sa carrière de psychologue pour imaginer Simon, sa personnalité, ses doutes, ses réactions, son rapport aux autres et à lui-même. Je me réjouis de l’impact que le livre a eu à sa sortie: il a remporté le prix William C. Morris du meilleur premier roman pour jeunes adultes de l’année 2012 et a été présélectionné pour le National Book Award. Et j’ose espérer qu’il aura été aussi largement apprécié en salles, et pourra avoir un impact positif sur le public. En tout cas, celui de la séance à laquelle je suis allée était majoritairement collégien et lycéen, filles comme garçons, ce qui m’a ravi au plus haut point.

Sense 8 et la diversité acceptée

Cette série diffusée entre 2015 et 2018 sur Netflix a rencontré un succès phénoménal à travers le monde. Et cela tient notamment à son message de tolérance de bienveillance, porté par une super-production associant univers de science-fiction et fresque humaine. Car Sensé 8, tournée dans huit pays différents, se caractérise par la diversité tant de son casting que de ses personnages. La parité est respectée, et des acteurs de plusieurs nationalités incarnent des protagonistes issus de milieux socio-professionnels très différents. La diversité des sexualités est également bien représentée: les couples hétérosexuels se partagent l’écran avec un couple gay, un couple lesbien dont l’une des partenaires est également transgenre. D’ailleurs, l’actrice qui l’incarne, Jamie Clayton, est elle-même une femme transgenre (c’est-à-dire qu’elle a été assignée homme à la naissance, mais qu’elle s’est toujours considérée comme une femme). Même les relations exclusives « s’ouvrent » et deviennent plurielles (pour ne pas parler d’orgies) lors de nombreuses scènes (qui participent peut-être au succès de la série) où l’ensemble des personnages partage une jouissance sexuelle à distance. Car c’est tout le principe de la série: la possibilité de partager des expériences intellectuelles, émotionnelles et sensorielles entre huit individus nés exactement le même jour et à la minute près, connectés par un lien psychique si puissant qu’ils et elles sont capables d’intervenir dans leurs réalités respectives en échangeant leurs pensées, leurs connaissances et leurs talents, jusqu’à parfois prendre possession du corps d’un.e autre pour lui prêter main forte.

Si j’ai été déçue par la saison 1 (j’avais de grandes attentes quant au principe du scénario, et je trouve qu’il n’a été réellement exploité que vers la fin de la saison), je ne peux que louer la réussite de cette série, à savoir exposer la diversité des sexualités (en plus des nationalités et des sexes) dans une super-production américaine, et contribuer à les affirmer toutes comme relevant d’une norme et non pas d’une exception à l’hétérosexualité.

Une réflexion sur “Venez comme vous êtes? 3 façons de dénoncer l’homophobie et l’hétéronormativité par la fiction

  1. J’ai été convaincu à partir du moment où tu as cité « The miseducation » of Lauryn Hill. L’évolution et la progression de notre société ne peut se faire que par l’éducation à deux concepts englobant: la liberté (et plus particulièrement sa défense dans un premier temps et à la réflexion autour des lois, merci les Lumières) et l’amour (dans ce qu’il a d’énergétique, physique ET spirituel).
    Le souci vient de contre-pouvoirs, des lobbys puissants qui contraignent l’éducation dans des schémas archaïques, considérant que la loi des 90% (ou dans ce cas, des 2/3) doit s’appliquer à tous en matière de sexualité.
    Je crains qu’il ne faille justement réfléchir sur la façon dont nos états transigent par faiblesse et ignorance…

    Aimé par 1 personne

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