Portrait d’une relation père-fille soudée par la fiction

J’ai originalement écrit ce texte pour un appel à témoignages à l’occasion de la fête des pères. Il rend hommage à celui qui m’a offert un modèle de père non stéréotypé, tant dans sa personnalité que dans l’éducation que lui et ma mère m’ont donnée. Et comme mon papa a eu et continue d’avoir une grande influence sur mes goûts et mon rapport à la fiction, j’estime que ce texte, bien que très personnel, reste cohérent avec la ligne éditoriale de ce blog. C’est pour cette double raison que j’ai décidé de vous le partager.

Voici donc le portrait  d’une relation père-fille qui s’est développée et renforcée dans une approche complice de la fiction.

***

J’ai bientôt 24 ans et mon papa vient de fêter ses 54. Nous avons donc pile trente ans d’écart. 30 ans sinon rien, c’est l’histoire d’une adolescente mal dans sa peau qui doit se retrouver – littéralement – projetée dans sa future vie de trentenaire pour réaliser ce qui compte vraiment pour elle, réévaluer ses priorités, et, finalement se définir. Les trente ans de mon père ont eux célébré la naissance d’un bébé (spoiler alert : moi) et par la même occasion les débuts d’une merveilleuse complicité.

Une complicité documentée par mon papa, caméra au poing, avant même mes premiers pas. On entend sa voix off, quelques heures seulement après l’expulsion de mon petit corps par le vagin de ma maman, commenter : « Waouh, elle a les mêmes oreilles que son arrière-grand-mère ! ». Quand je suis née, je ressemblais selon ses dires, avec ma peau grise et fripée, à nul autre que cette figure enchanteresse qu’est… E.T. l’extraterrestre.

ET acné
comment je gérais mon acné à l’adolescence

« Cet homme maîtrise l’art de la flatterie », vous dites-vous sûrement. Rassurez-vous, malgré les apparences (haha), mon père comme ma mère sont depuis toujours les premiers à me réconforter sur mes complexes. Mais au moins, je n’ai pas eu à me mesurer beaucoup trop tôt aux habituels canons de beauté de type « princesse disney » !

bagages
chacun.e son fardeau

Cette comparaison pour le moins flatteuse prédestinait en tout cas ma passion pour les vélos et mon goût pour les histoires fantastiques. J’aurais eu du mal à téléphoner à la maison, ceci-dit, vu que je n’ai reçu mon premier portable qu’à l’âge de dix-sept ans… Ce qui ne m’a pas empêchée de toujours bien communiquer avec mes parents, qui sont mes deux premiers modèles, mentors et confidents.  A commencer par mon géniteur XY, qui fait l’objet de cet article.

Si nous nous comprenons si bien, c’est que nous nous ressemblons beaucoup ! Quand je parle de lui, j’ai coutume de dire « imaginez moi, mais version papa ». Outre ses belles boucles rebelles (je reste fascinée par ses photos d’identité à 20 ans, où il arbore un look de poète hippie avec ses cheveux longs et ses immenses lunettes), j’ai hérité de sa myopie, tandis que mon frère, apparemment plus chanceux à la loterie génétique, a gagné les 12 sur 10 de vue de ma mère. QUI a plus de 10 sur 10 aux deux yeux, QUI ? De là à penser que la vie est injuste, il n’y a qu’un pas… que ma vue somme toute limitée ne parvient pas à franchir.

too far

Car je ne regrette rien (nooon, rien de rien), puisque j’ai aussi hérité de son sens de l’humour, de son goût prononcé pour les jeux de mots et pour les littératures de l’imaginaire, ainsi que de son amour pour l’écriture. Il faut dire que mon père est un grand poète qui s’ignore: il écrivait et écrit encore de magnifiques lettres à ma mère ainsi que des poèmes toujours plus inspirés et inspirants. Doté d’une grande sensibilité, Forest Gump est l’un de ses films préférés, et il m’a toujours répété : « S’ennuyer, c’est bien. Ça permet de penser, de réfléchir, et de créer. L’ennui, c’est le préalable nécessaire à l’imagination. ». Il m’a d’ailleurs toujours incitée à écouter mes rêves et à m’orienter vers ce qui me passionnait.

Outre ce type de conseils bien avisés, il a donc partagé avec moi sa bibliothèque et nous n’avons depuis jamais cessé d’échanger sur les livres que nous lisions, pour ensuite s’échanger les livres eux-mêmes. C’est ainsi qu’un peu avant mes sept ans, il a fait, pour mon plus grand bonheur, l’acquisition des quatre premiers tomes d’Harry Potter, qui venaient tout juste de sortir en collection de poche. Et, dans sa grande bonté, m’a laissée les lire en premier, tout en m’accompagnant dans ma lecture, avant de les dévorer à son tour. Il m’a ainsi par la suite épargné certains traumatismes en m’offrant la possibilité de discuter avec lui des scènes difficiles décrites dans mes lectures, afin que je puisse les comprendre et mieux les digérer (car ce n’est jamais une bonne idée de lire toute seule la saga L’épée de véritéde Terry Goodkind, avec son lot de viols et de tortures atroces, à 11 ans seulement). Mon père fut donc mon premier mentor littéraire.

C’est aussi lui qui, plus prosaïquement, m’a appris à manger des pâquerettes (non, mon père n’est pas un survivaliste, je dirais plutôt un poète champêtre) en distinguant les « comestibles » (comprendre : celles qui n’avaient pas été souillées par du pipi de chien) des autres. Ceux qui ont grandi à la campagne savent. Les autres restent sceptiques (comme la fosse).

sorry
pardon

Bien que nous soyons deux grands progressistes, notre relation s’est d’année en année ponctuée de traditions : le partage d’une glace à l’italienne goût vanille devant le feu d’artifice du 14 juillet pour célébrer ma fête (et oui, les Camille, victimes collatérales de la fête nationale française sur le calendrier), ou nos marathons annuels devant Le Seigneur des anneaux et Star Wars. Mais aussi de petits gestes et paroles tendres du quotidien.

Bref, je retrouve en nous le duo complice que forment certaines de mes héroïnes, comme Veronica Mars et Alice Roy, avec leur père, sauf que dans notre cas, ma mère et mon frère appartiennent aussi au cercle, et que l’affection que je lui porte n’est donc pas une forme de report ou de compensation.

Par ailleurs, je dois en grande partie ma sensibilité aux questions d’égalité au fait que j’ai grandi dans un environnement lui-même égalitaire, au sein d’une famille où les tâches domestiques sont bien réparties, que ce soit la cuisine, le ménage ou la garde puis l’éducation des enfants. Dans notre petite enfance, mon père comme ma mère se relayaient pour nous lire des histoires avant de dormir, jouer avec nous, nous consoler de nos chagrins, soigner nos bobos. Côté contraception et sexualité, ma mère est pharmacienne, et donc plus encline à parler de ces sujets avec ses enfants. Mais c’est ensemble qu’ils m’en ont parlé lorsque j’ai eu mon premier copain sérieux, et c’est ensemble qu’ils m’ont toujours soutenue dans mes choix. Mon père ne correspond pas non plus au stéréotype du père ultra-protecteur qui montre les dents face au moindre mâle qui s’approcherait de sa petite fille chérie.

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coucou Liam Neeson

C’est même lui, et pas l’inverse, qui m’a aidée à convaincre ma mère de me laisser inviter le premier copain sérieux en question à la maison quand j’avais 17 ans (il pensait, et avec raison, que c’était plus facile de protéger ainsi sa fille, plutôt que de le lui interdire au risque qu’elle aille faire des galipettes dans un endroit très peu safe de type forêt et qui plus est sans protection!), et il s’entend très bien avec mon petit-ami actuel, qui en retour lui voue une grande admiration (leur amour mutuel pour les jeux de mots n’y est sûrement pas étranger).

Il a même assisté, au même titre que ma ma mère, à mes déboires de Cup (l’égalité jusqu’au bout, vous dis-je) quand j’ai commencé à en utiliser une, et que je profitais de la séquence de pub au milieu du film pour courir à la salle de bain la vider, galérant tant et si bien que le film reprenait avant que je ne revienne (ce sont bien les seuls moments de ma vie où j’aurais aimé que les interruptions publicitaires soient un peu plus longues…). Preuve de son dévouement inconditionnel et affranchi de tout tabou, mon père m’a même déjà aidée à m’épiler les aisselles! Contexte (pour ceux que l’idée rend perplexe) : au cours d’une hospitalisation prolongée en plein mois de juillet en Andalousie, je ne supportais plus de suer comme un goret et j’avais besoin de retrouver la sensation de maîtriser mon corps. Sans pression, mon aimable géniteur est allé m’acheter le matériel nécessaire : bien habitué à passer à la caisse des supermarchés avec des produits hygiéniques pour ma mère et moi, ce n’étaient pas quelques bandes dépilatoires qui allaient l’intimider ! Puis il a remonté ses manches et s’est collé à la tâche, comme mes poils à la cire. Comme l’un de mes poignets était immobilisé par un cathéter, je ne pouvais en effet me débrouiller toute seule. J’appliquais d’un côté, il retirait de l’autre : on ne change pas une équipe père-fille qui gagne !

dad man et robin
Dad Man et Robin

Mon père est de manière générale un fervent féministe, et l’un des plus fidèles lecteurs de ce blog. You go dad !

D’ailleurs, alors que je profitais d’un week-end à la maison pour finaliser ce texte, il a relevé la tête de l’autre côté du salon, sans avoir aucune idée de ce que j’étais en train de faire, pour me dire : « Je t’aime ma puce. Une fois qu’on a dit ça, pas besoin d’en dire plus ! ». Comme quoi… Après toutes ces années, il peut lire dans mes pensées !

Car mon papa n’a pas peur de dire « je t’aime » à ses enfants, et ça n’en fait pas moins de lui un homme (doublé d’un père formidable) pour autant!

2 réflexions sur “Portrait d’une relation père-fille soudée par la fiction

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