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S’émanciper du regard par le regard: « L’amour des hommes » et « Détenues » -Tribulations de femmes photographes

La femme qui regardait les hommes

L’amour des hommes (2018), un film de Mehdi Ben Attia porté par Hafsia Herzi

Tunis, aujourd’hui. Amel est une jeune photographe. Quand elle perd son mari, sa vie bascule. Encouragée par son beau-père, elle reprend goût à la vie en photographiant des garçons de la rue. Sans craindre d’être scandaleuse, elle fait le choix de regarder les hommes comme les hommes regardent les femmes.

– Synopsis Allociné

Ce film renverse les positions à travers un jeu de regards: celui qu’Amel pose en tant que femme sur les hommes, celui que la photographe pose en tant que photographe sur ses modèles, celui que la jeune femme tunisienne pose sur son travail, sur sa société et sur la place qu’elle y tient ; celui que les hommes, les modèles et la société tunisienne posent sur cette femme qui photographie des hommes.

Des hommes qu’elle met à nu, littéralement mais aussi en capturant leur vulnérabilité. Les séances avec Rabah, un ami de feu son mari, sont particulièrement belles: la pudeur du jeune homme se mêle à une sensualité que viennent renforcer un rythme lent et un jeu sur les ombres et la lumière.

Le titre original, Of Skin and Men, insiste davantage sur la sensualité de ce film que la traduction française. Une sensualité au service de son art, dont Amel doit gérer les ambiguïtés. L’appareil photo devient alors un objet de protection, qui établit une limite entre la photographe et ses sujets, matérialise une frontière entre l’acte artistique et professionnel, et ce qui pourrait relever de la séduction, du flirt.

Car si la plupart de ses modèles sont respectueux, Amel se retrouve parfois confrontée à des hommes qui pensent que prendre en photo des hommes nus implique de vouloir coucher avec eux. Elle manque de se faire agresser, deux fois, mais parvient à repousser les avances malvenues avant qu’elles n’aillent trop loin.

Ce film montre comment la caméra permet à la photographe de s’affirmer et d’affirmer ses droits en tant que femme.

« Détenues »: série de portraits de femmes incarcérées, par Bettina Rheims, « la femme photographe de la femme »

Il me fallait aller à la rencontre de femmes qui n’avaient pas fait le choix de vivre entre quatre murs.

Encouragée par Robert Badinter, la photographe Bettina Rheims a réalisé en 2014 une série de portraits de femmes incarcérées, intitulée « Détenues ». Ce projet, soutenu par l’administration pénitentiaire, confronte l’univers carcéral avec celui de la création artistique ; dans un dialogue complexe, il interroge la construction et la représentation de la féminité dans les espaces de privation de liberté et d’enfermement. De ces rencontres, volontaires, sont nés des portraits saisissants qui nous renvoient au regard que nous portons sur la détention. La série « Détenues » offre une fenêtre de conversation avec l’univers sensible et peu connu de la détention. Ces femmes photographiées en prison, dans un studio improvisé, ont pu s’engager avec la photographe dans une démarche de reconstruction de leur identité féminine et amorcer un travail de restauration de leur image.

– Source: Chateau de Vincennes

Après avoir été exposées au château de Vincennes du 9 février au 30 avril 2018, une cinquante de photographies de femmes incarcérées sont désormais visibles au château de Cadillac jusqu’au 4 novembre 2018. Le choix des lieux est significatif: ces deux châteaux ont en effet un passé carcéral et marquent l’histoire des prisons pour femmes en France. Celui de Vincennes, prison d’Etat, a reçu des prisonnières politiques jusqu’en 1784, puis « des femmes de mauvaise vie » lors de la Révolution française. Celui de Cadillac  est devenu une prison pour femmes en 1818, puis une école de redressement des moeurs pour les jeunes délinquantes jusque dans les années 1950.

Les prisons et maisons d’arrêt françaises comptent aujourd’hui presque 3000 femmes, c’est-à-dire environ 4% de la population carcérale. Comme il n’y a que deux prisons exclusivement réservées aux femmes (le centre pénitentiaire de Rennes et la maison d’arrêt de Versailles),  la majeure partie d’entre elles sont incarcérées dans les quartiers réservés de 56 prisons mixtes.

J’ai passé ma vie à enfermer des femmes dans des studios et des chambres d’hôtel. Il était temps d’aller voir ce que c’était des femmes enfermées, il me fallait aller à la rencontre de femmes qui n’avaient pas fait le choix de vivre entre quatre murs. Nous avons beaucoup parlé. Elles se sont racontées, et j’ai tenté de leur offrir un moment hors de ce temps-là.

– Bettina Rheims, novembre 2016.

Bettina Rheims

On surnomme Bettina Rheims « la femme photographe de la femme », ou plutôt des femmes, tant elle s’attache à exposer la diversité de ses modèles et la pluralité du féminin.

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Femme photographe de la femme, dit-on souvent de Bettina Rheims. Des femmes est plus juste. De femmes qui ne se réduisent pas à une allégorie de la beauté ou du désir, comme on en a tant vu depuis l’invention de la photographie. Les siennes guerroient contre la réduction du féminin à un corps contraint par des dogmes : Femen défendant leur liberté. Elles refusent que la distinction du féminin et du masculin ne puisse être transgressée : transsexuel(le)s des Gender studies. Elles s’échappent des imageries dans lesquels l’industrie du spectacle les fige : héroïnes qui ne cherchent pas à séduire, mais à s’affirmer pour celles qu’elles sont, chacune selon sa vie, son âge, son histoire. Ce sont des êtres de chairs et de sang, avec leurs regards et leurs signes distinctifs, et non des effigies ou égéries parfaites. Bettina Rheims se saisit des stéréotypes qui dominent la représentation des femmes, les déstabilise, les détourne et, pour finir, les détruit. Elle n’invente pas des icônes, comme on dit aujourd’hui, mais célèbre des êtres réels – aussi réels que ceux qu’ont fait surgir les artistes d’Afrique dont statues et masques les rejoignent ici : corps terriblement présents, visages intensément vivants. Le studio de la photographe, où les polaroids des Héroïnes ont été pris, est peuplé d’autres sculptures d’Afrique et d’Océanie, soeurs de celles qui sont ici. Car, ici, comme dans son atelier, des femmes du monde entier conversent librement entre elles.

« Vous êtes finies, douces figures. » Musée du Quai Branly

« Vous êtes finies, douces figures », visible jusqu’à il y a peu au Musée du Quai Branly, est sa dernière exposition en date. Elle fait écho à son travail sur le genre et la transexualité qu’elle explorait dans la série « Gender Studies » (2011). L’artiste est donc très connue pour la dimension féministe et émancipatrice de son travail, dont « Détenues » est un ajout tout à fait cohérent.

Women House: une réappropriation des espaces d’enfermement par les artistes femmes

Cette question de l’émancipation des femmes par l’art est au coeur de l’exposition « Women House » que j’ai eu le plaisir de découvrir en novembre dernier à la Monnaie de Paris.

Une émancipation au sens littéral, comme dans cette vidéo de Monica Bonvicini qui se filme en train d’explorer les murs de sa chambre. J’ignore si la disposition de la télé juste à côté de l’alarme incendie est volontaire ou simple fruit du hasard, mais j’ai trouvé le parallèle entre la signalisation et la tentative de fuite de Monica Bonvicini parfaitement adaptée. Et je suis plutôt fière d’être parvenue à recréer le jeu des couleurs vert/rouge grâce à la réflexion lumineuse des pixels de l’écran télévisé, accentuant d’autant plus la symétrie.

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– Photos : Camille Reynaud

Le projet entend montrer comment des artistes femmes se sont réapproprié un espace considéré comme féminin, l’espace domestique, pour libérer leur créativité et, finalement, se réapproprier l’art et revendiquer leur légitimité en tant que créatrices.

Women House est la rencontre de deux notions : un genre – le féminin – et un espace – le domestique. L’architecture et l’espace public ont été masculins, tandis que l’espace domestique a été longtemps la prison, ou le refuge des femmes : cette évidence historique n’est pourtant pas une fatalité et l’exposition Women House nous le montre. Elle rassemble sur 1000 m2 et dans une partie des cours de la Monnaie de Paris, 39 artistes femmes du XXe et XXIe siècle qui se saisissent de ce sujet complexe et mettent la femme au centre d’une histoire dont elle était absente.

Women House, Monnaie de Paris (cliquez pour voir la galerie de photos)

Je suis personnellement une grande fan de Nicki de Saint Phalle, que j’ai découverte en 2015 grâce à l’hommage que lui a rendu le Grand Palais. Alors quand j’ai aperçu l’une de ses Nanas, géante et multicolore, dans la cour de la Monnaie de Paris, j’ai foncé!

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Ces femmes exubérantes, dites « femmes-maisons » car l’on peut y entrer et s’y installer le temps d’une pause, contrastent avec le manque d’espace, privé comme public, dont les artistes femmes ont longtemps souffert, allant de pair avec l’absence de reconnaissance de leur travail. C’est d’ailleurs cet obstacle à l’épanouissement de leur art qui a conduit Miriam Schapiro et Judy Chicago, co-directrices du Programme d’art féministe de l’École des arts de Californie, à créer l’exposition Women House en 1972. Déniées du droit d’avoir un espace dédié à leurs cours, ces deux artistes-enseignantes ont détourné une contrainte en force en investissant des chantiers abandonnés pour les transformer en ateliers et organiser une exposition « d’art en train de se faire ».

L’exposition invite, à l’image de ses fondatrices, à outrepasser les règles et les limites.

 

nos désirs font désordre

Explicitement: « Do not cross » – « Just do it » (Ne le fais pas – Fais-le)

En 1929, Virginia Woolf encourageait les femmes à trouver une chambre qu’elles puissent “fermer à clé sans être dérangées“ dans son essai “chambre à soi“. Cette date est le point de départ poétique de Women House qui se poursuit de manière thématique jusqu’à des œuvres récentes, en passant par les années 70, moment où les artistes femmes se rebellent contre la privation d’espace de travail, d’exposition et de reconnaissance. Alors, femme à la maison, femme en prison ? Cette évidence historique n’est pas une fatalité comme nous le montrent les œuvres de ces 40 artistes femmes. Si pour certaines, la maison est un symbole d’enfermement, elle est pour toutes, source d’inspiration et de réinvention. L’intime devient public et politique. La maison est ici mise sens dessus dessous par ces femmes dont la puissance créatrice dépasse et dénonce les carcans de la société. Birgit Jürgenssen, artiste avant-gardiste viennoise des années 70 fait de la femme un corps-maison. Dans Küchenschürze (Tablier), 1975, la cuisine se fond dans les habits de la femme, enchaînée à ses fonctions sociales. Louise Bourgeois, elle, réalise une série de “femme-maison”, des personnages féminins dont une partie du corps est enfermée dans une maison. De l’enfermement domestique dans tous ses états à l’émancipation de la femme, l’exposition est une formidable rétrospective de l’art féministe.

Expo in the city

Depuis le 8 mars 2018, Women House est exposée au National Museum of Women in the Arts à Washington D.C aux Etats-Unis.

Quelques morceaux choisis de l’expo:

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– Photos: Camille Reynaud

Pink Cells, documentation photographique de l’incarcération en rose

Lors du festival Circulations mettant à l’honneur la jeune photographie européenne, j’ai découvert le travail de la photographe française Angélique Stehli sur des prisons très atypiques expérimentées aux Etats-Unis et en Suisse.

Pink Cells

Non, je vous rassure, ces cellules roses ne sont pas réservées aux femmes! Mais la teinte de ces murs permet apparemment d’apaiser prisonnier.e.s comme gardien.ne.s, et c’est ce processus d’humanisation des conditions carcérales qu’Angelique Stehli a choisi de documenter dans sa série « Pink Cells » (Cellules roses), dont d’avantage de photos sont disponibles ici.

Il existe aux États-Unis et en Suisse un genre de prison peu banal, où les cellules sont entièrement peintes en rose. Cette expérimentation est le résultat d’une théorie développée par Alexander G. Schauss qui a découvert en 1979 l’effet tranquillisant d’une certaine nuance de rose qui réduirait l’agressivité et l’hostilité au bout de quinze minutes. Il l’a nommée Baker-Miller Pink, mais elle est aussi appelée Drunk Tank Pink. Depuis 2007, la psychologue suisse Daniela Späth a développé le Cool Down Pink, dont une étude scientifique a pu démontrer les effets positifs sur la pression sanguine. Dans le cadre de ses études à l’ECAL, Angélique Stehli est partie photographier certaines de ces cellules de prison pour essayer d’en percer le mystère.

« Pink Cells », Angelique Stehli, Festival Circulations

Pour poursuivre la réflexion

 

5 réflexions sur “S’émanciper du regard par le regard: « L’amour des hommes » et « Détenues » -Tribulations de femmes photographes

  1. Comme toujours super article ! J’ai vu un extrait de Pink Cells et c’est vrai que le rose nous avait beaucoup marqué mon amie et moi, on ne s’attendait pas à ce que cela soit des photographies de prison. Il y a également le livre Too much time:Women in prison de Jane Evelyn Atwood qui montre des femmes en prison un peu partout dans le monde avec des photographies très belles et très frappante, parfois horrifiante… ainsi que le témoignages de ces femmes. Ce livre est d’ailleurs adapté en une (magnifique) pièce de théâtre en ce moment si cela te tente.

    Aimé par 1 personne

      1. Oui j’ai fait ma propre recherche et j’ai vu que je l’avais loupée 😦 pourtant je vais souvent au 104, mais j’espère qu’il y aura d’autres dates plus tard! C’est génial que ce soit proposé par ton lycée en tout cas!!

        Aimé par 1 personne

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