« Citrons (x5) »: réflexion acidulée sur la communication

Et si vous n’aviez que 140 mots par jour ?

Bernadette et Olivier se sont rencontrés dans un cimetière pour chats. Lui est musicien, elle est avocate. Ils sont amoureux et vivent leur quotidien comme tous les jeunes couples.
Aujourd’hui, ils sont inquiets. Ils viennent d’apprendre qu’une loi a été votée pour limiter à 140 le nombre de mots à utiliser par jour.
Doivent-ils accepter ? Comment s’adapter à cette nouvelle règle ? Comment faire pour dire l’essentiel ? Comment s’exprimer autrement ? C’est cette réalité que vont découvrir Bernadette et Olivier.

Paris Théâtre

La barrière de la langue, l’égocentrisme ou le renfermement, le manque d’écoute et d’empathie, les dialogues de sourds, les non-dits, les mensonges, les remarques pernicieuses et accusations dissimulées, les attaques cinglantes, les insultes,… Autant d’obstacles à la communication orale et écrite entre au moins deux êtres humains. Notre système de langage actuel (du moins son utilisation) ne semble pas être optimal. Mais en attendant, les mots sont notre principal outil de communication.

Que ferions-nous sans mots? Comment communiquerions-nous? C’est la question que pose la pièce Citrons citrons citrons citrons citrons, intelligemment écrite par Sam Steiner et superbement interprétée par Sébastien Corona et Camille de Preissac, de la Compagnie Pieds Nus assis par terre.

C’est un peu par hasard que je suis tombée sur le synopsis de cette pièce la veille de sa dernière représentation. Ni une ni deux, j’appelle mon copain, que le sujet emballe immédiatement, et je réserve nos places au Théâtre du Funambule, que je découvrais situé à seulement quelques minutes à pied de chez moi. Citrons citrons citrons citrons citrons peut bien évidemment s’apprécier seul, en famille ou entre amis, mais je le recommande encore plus vivement entre conjoint.e.s.

En effet, cette dystopie met en scène le quotidien du couple formé par Bernadette et Olivier dans un monde où le quota de mots employés par une personne est limité à 140 par jour. Après le novlangue orwellien qui simplifiait (au sens d’appauvrir) le langage en cisaillant les mots, nous voici à l’étape supérieure: limiter, carrément, le nombre quotidien de mots. La pièce propose ainsi une réflexion sur la communication entre deux personnes, a fortiori engagées dans une relation amoureuse.

La mise en scène alterne des moments du passé et du présent pour montrer comment la communication a été bouleversée, tantôt négativement tantôt positivement, par la « loi du silence ». La rencontre entre les deux amoureux, leur quotidien avant la ratification du décret imposant la « loi du silence », leur complicité au Time’s Up qui montre déjà un certain degré de compréhension; des scènes post-loi du silence, où Bernadette et Olivier s’efforcent de communiquer malgré l’absence de mots. Les mimes, le morse, les codes… sont autant de ruses pour les économiser sans en dire moins. Mais parfois, l’un rentre de sa journée de travail, sa réserve épuisée, et la conversation tourne court. Même les relations sexuelles pâtissent de cette loi du silence.

50 nuances citron
On est loin des 50 nuances de citron

Tandis que le décor épuré met à nu un amour qui se retrouve privé de mots, Bernadette et Olivier, pourtant, persévèrent, et s’aiment jusqu’à demi-mots.

Le titre de la pièce fait référence à un moment où Bernadette, un soir où Olivier est à court de mots, ne sait, elle, que faire des siens. S’ensuit alors un cri du coeur, où elle déverse la frustration qu’elle a accumulée envers son compagnon à la suite d’une infidélité, une avalanche de reproches, qui, sans réponse, se tarit pour se transformer en un monologue vide de sens, une suite de mots balancés au hasard: « citrons, citrons, citrons, citrons… citrons. »

citrons

Cette scène montre d’une part l’absurdité des dialogues de sourd dont la « communication » prend parfois l’apparence, par manque d’écoute ou de compréhension, et d’autre part la nécessité d’être au moins deux pour faire avancer une discussion.

Ainsi, si les mots sont notre principal outil de communication, cette communication ne peut être optimale qu’à condition qu’ils soient employés dans le respect et l’écoute mutuels.

Savoir communiquer: savoir s’écouter

Mon copain et moi discutons souvent de cette question de la communication. Quel est le meilleur moyen pour communiquer au sein d’un couple, d’une famille, d’un groupe? Par exemple, je me sens souvent envahie par les conversations collectives sur messenger: il suffit de quelques heures de déconnexion pour que je me retrouve avec des centaines de messages non lus, répartis sur des dizaines de conversations… Jusqu’à me donner parfois envie de désactiver mon compte Facebook. Pour le moment, j’ai adopté des stratégies de fuite, consistant à ne pas allumer ma 3G ou à ignorer les notifications le plus longtemps possible. Tout ça pour dire que certains moyens de communication, s’ils peuvent être très pratiques, peuvent également devenir très intrusifs, voire étouffants. Mais couper complètement la communication n’est pas la solution. Au contraire, je constate que l’une des sources principales de tensions, notamment au sein d’un couple, n’est autre que le manque de communication, ou une communication acide à base de remarques salées.

citron beurk
La communication teq paf

Car c’est sur la communication que repose la confiance, et l’une ne peut fonctionner sans l’autre. Je suis en train de revoir Veronica Mars, et je me désole devant la capacité d’un couple à s’auto-détruire par manque de confiance. Veronica, confrontée, dans son travail de détective privée, à de l’adultère au quotidien, n’accorde (et on peut la comprendre) que très difficilement sa confiance. Elle ne peut s’empêcher de creuser derrière chaque propos, de rechercher le mensonge et la trahison derrière chaque excuse, ruinant les efforts de son petit-ami pour correspondre à ses attentes. Je perçois la même situation chez beaucoup de mes ami.e.s: à force de se méfier, de vouloir tout surveiller, on finit par créer une distance qui n’aurait autrement pas eu lieu d’exister.

Sur ce point là, je n’ai aucun souci: mon copain et moi nous faisons entièrement confiance et parlons beaucoup, de tout: de sujets d’actualité, des gens qui nous entourent, de nos quotidiens, de nos ressentis, de nos sentiments. Mais il me reproche parfois (et à juste titre, je le reconnais) de ne pas toujours être attentive, de faire plusieurs choses en même temps, d’être perdue dans mes pensées alors que quelqu’un me parle, et donc, finalement, de ne pas vraiment écouter. Et même quand on sait écouter, il arrive que l’on ne comprenne pas. Soit parce que les deux interlocuteurs-trices ont des systèmes de valeurs ou de pensées trop opposés, soit parce que nous ne parvenons par à nous exprimer correctement, ou de manière accessible à l’autre. C’est pourquoi mon copain aimerait pouvoir communiquer autrement que par les mots: il aimerait pouvoir transmettre plus directement ses schémas de pensée, qui sont selon lui dénaturés par la mise en mots.

Une série de films japonais, Senses, vient d’ailleurs de sortir au cinéma. Elle a été encensée par la critique de par son format innovant: il s’agit d’une saga découpée en trois films: Senses 1 et 2, Senses 3 et 4, et Senses 5, tous trois sortis en salles à plus ou moins une semaine d’intervalle. Réalisée par Ryusuke Hamaguchi, cette longue chronique japonaise explore quasi exhaustivement la question de la communication, répartie entre les cinq sens auxquels correspondent les cinq chapitres. Je n’ai pour l’instant vu que les deux premiers, « Toucher » et « Ecouter ». La saga suit le quotidien de quatre femmes et amies: l’une est infirmière et divorcée, une autre, en concubinage, s’occupe de la communication d’un centre culturel, la troisième est mariée et femme au foyer, la dernière vend des beignets et se bat avec une procédure de divorce difficile. Ces films abordent la question de la communication au sein d’un groupe d’amies, qui se connaissent depuis des années et pourtant ignorent tant de choses les unes des autres, mais aussi au sein de couples. Beaucoup de non-dits et de conversations formelles, même dans les lieux d’intimité. On assiste même à la discussion de l’une de ces femmes avec le mari de son amie: elle lui demande s’il discute avec sa femme, s’il prend le temps de lui prêter attention. La démarche de cette série de films interpelle, notamment dans une société où les rapports humains sont très codifiés, très polis (dans les deux sens du terme), ou la pudeur est maîtresse et les contacts, surtout physiques, restent rares, en particulier dans l’espace public. Une expérience de cinéma et de société qui invite à faire plus attention aux choses et aux personnes qui nous entourent.

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