Harlan Coben, le polar et les droits des femmes

Ce matin dans le métro, j’ai comme souvent jeté un coup d’œil aux bouquins que les autres passager.e.s lisaient autour de moi.

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L’un d’entre eux-elles était plongé dans le dernier Harlan Coben, ce maître américain du polar dont je suis folle depuis le collège. Dès qu’il en sort un nouveau (et il en sort souvent), mon frère, mes parents et moi l’achetons collégialement, puis nous nous entretuons concertons pour savoir qui de nous quatre le lira en premier. Un peu comme les Harry Potter en leur temps.

Pour preuve, il a suffi d’une brève rencontre avec ce romancier pour égayer ma première année de prépa, à l’automne 2012. Malgré la longue file d’attente qui se pressait derrière les présentoirs de la librairie Mollat à Bordeaux, Harlan Coben a pris le temps d’échanger quelques mots gentils avec toutes celles et ceux qui venaient lui présenter leur admiration assortie d’une demande de dédicace. Cet homme aussi immense que son sourire m’a fait l’effet d’un grand nounours. Depuis, je le surnomme intérieurement Harlan Cobear.

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TRUST ME -> I DO

Si l’on fait abstraction de ses titres pourris (et impossible d’accuser la traduction, j’ai vérifié: ce n’est pas mieux en anglais), ses romans sont à la fois drôles, bien construits, particulièrement haletants… et de plus en plus concernés par les droits des femmes.

Les titres pourris en question, à double sens, pourraient d’ailleurs prêter à confusion. Mais non, Ne le dis à personne ne défend ni ne dénonce les innombrables lois du silence qui musèlent ce monde ;  Juste un regard n’a rien à voir avec le voyeurisme et les coups d’œil insistants de certains ; Sans laisser d’adresse ne parle pas d’une femme fuyant le domicile conjugal et par la même occasion les coups d’un mari violent ; Par accident ne justifie pas les actes d’un violeur présumé Innocent ; et enfin, Sans défense ne renvoie – a priori – pas aux victimes d’agression sexuelle.

Mais les romans d’Harlan Coben tendent à mettre au premier plan des femmes intéressantes du point de vue de l’analyse des stéréotypes de genre, ainsi que des thématiques hautement féministes.

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Lui-même s’affiche dans des poses lascives, dont il se moque ensuite avec sa fille

Le tout, en jouant avec nos pauvres esprits de lecteurs-trices à grand renfort de rebondissements et de plot twists.

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Maya Meyer, l’héroïne ambivalente de Double Piège

 Double Piège, paru en 2016, se déroule autour d’un personnage très intéressant en termes de contre-stéréotype féminin. Maya, jeune trentenaire, est une ancienne pilote de l’air de l’armée américaine. Elle a été mise à pied et contrainte de renoncer à son poste à la suite d’une erreur professionnelle, dont on découvre la teneur au fur et à mesure du roman (mais je ne voudrais pas vous spoiler). Elle s’est alors reconvertie en instructrice d’aviation et vit avec son époux Joe et leur fille de trois ans, Lily. Le thriller s’ouvre sur l’enterrement de Joe, assassiné dans un parc. Les soupçons s’orientent rapidement sur sa femme, qui se lance alors dans une enquête parallèle pour s’innocenter, assurer la sécurité future de sa fille, et, par la même occasion, retrouver celui qui a tué son mari. C’est qu’elle a toutes les compétences requises: Maya est en effet une ex-militaire, pilote de surcroît, fine connaisseuse des armes et experte en combat rapproché. Une femme qui n’a pas froid aux yeux, et sait (globalement) garder son sang froid. Comme cette pilote américaine, dont le « calme olympien », la réactivité et la capacité d’anticipation ont permis d’éviter qu’un incident technique (un moteur qui avait pris feu) ne tourne à la catastrophe le 19 avril dernier, sur un vol New-York – Dallas en Boeing 737. Comme quoi, il y a moyen de faire plus qu’un top des plus belles pilotes de l’air d’instagram pour mettre la féminisation de cette profession en valeur. Même si c’est par ailleurs très bien de montrer que l’on peut être pilote de l’air et prendre soin de son apparence, afin d’aller à l’encontre des stéréotypes qui pèsent sur les femmes scientifiques et techniciennes…

Mais, revers de la médaille, Maya Meyer peut aussi sembler glaciale et compliquer l’identification de la lectrice ou du lecteur. Elle est pourtant prête à tout pour protéger son enfant, et est loin d’être aussi insensible qu’elle ne le montre. Elle a certes des difficultés à accorder sa confiance, même à ses plus proches amis. Mais quand il s’agit de mettre Lily en sûreté alors qu’elle-même part à l’encontre de tous les dangers, elle se voit bien obligée de la confier à d’autres. Elle est par ailleurs confrontée à ses propres démons. Victime de stress post-traumatique, elle enchaîne les cauchemars et les nuits d’insomnies. Mais son entêtement à ne dépendre que d’elle-même entrave son rétablissement: elle ne se rend à ses rendez-vous chez le psychiatre qu’à reculons, lorsqu’il n’y a pas d’autre recours. Pas littéralement le pistolet sur la tempe, mais presque.

On a donc ici une femme qui:

  • s’est orientée vers, à exercé et s’est distinguée dans un domaine extrêmement peu féminisé, voire hostile aux femmes;
  • a choisi un métier par excellence difficile à concilier avec une vie familiale: déplacements constants à l’étranger, mobilisations de dernière minute, risques permanents de mort, etc. D’ailleurs, Maya n’a pas quitté son poste parce qu’elle a décidé d’avoir un enfant, ni après avoir accouché, mais parce qu’elle a forcée;
  • n’a pas défini sa vie par instinct maternel, mais aime profondément son enfant et s’efforce de la protéger coûte que coûte;
  • n’a besoin de personne pour la défendre, et au contraire est parfaitement habilitée à défendre les autres;
  • a une force de caractère impressionnante.

Pour revenir au premier point, il n’y a en effet que 7% de femmes pilotes chez Air France, un chiffre cependant en hausse et supérieur à la moyenne mondiale, qui n’est que de 5%. Je ne vous le fais pas dire: ce n’est vraiment pas beaucoup.

« Mme la présidente Marie-Jo Zimmermann. J’ai souhaité, en cette fin de mandat, auditionner des femmes travaillant dans des milieux d’hommes. La semaine dernière, nous avons entendu une femme commissaire de police. Cette semaine, nous avons le plaisir d’accueillir Mme Jennifer Jones-Giezendanner, qui est pilote de ligne.

Mme Jennifer Jones-Giezendanner. J’ai trente-quatre ans, je suis mariée et mère d’un petit garçon de 21 mois. Je suis copilote de Boeing 777 pour la compagnie Air France. Membre du bureau Air France du Syndicat national des pilotes de ligne, je m’y occupe particulièrement des affaires internationales – je préside, à ce dernier titre, la SkyTeam Pilots Association, qui regroupe 25 000 pilotes à travers le monde – et des questions intéressant les femmes pilotes.

Voilà bien longtemps que des femmes pilotent des avions. La première au monde à l’avoir fait était une Française, Élise Deroche, appelée la baronne Raymonde de la Roche, qui avait obtenu son brevet le 8 mars 1910. Puis il y eut Maryse Bastié et Hélène Boucher, qui s’étaient engagées dès 1934 pour le droit de vote des Françaises, et Maryse Hilsz, une résistante, qui fut sous-lieutenant de l’armée de l’air, affectée au GLAM – Groupe de liaisons aériennes ministérielles. Je citerai aussi Jacqueline Auriol, première femme pilote d’essai ; Caroline Aigle, première femme pilote de chasse, malheureusement décédée ; Emilie Denis, première femme pilote de chasse dans la Marine ; Jacqueline Camus, première femme pilote de ligne en 1967 chez Air Inter ; Danielle Décuré, première femme pilote entrée à Air France et connue pour son livre intitulé Vous avez vu le pilote ? C’est une femme ! où elle décrit le combat qu’elle a dû mener pour s’imposer dans le métier ; Béatrice Vialle, qui a piloté le Concorde ; Patricia Haffner, la première à être entrée à l’ENAC – École nationale de l’aviation civile – première femme commandant de bord, aujourd’hui sur A 380. Enfin, l’année dernière, Virginie Guyot est devenue la première femme leader de la Patrouille de France.

Mme la présidente Marie-Jo Zimmermann. Combien y a-t-il de femmes pilotes ?

Mme Jennifer Jones-Giezendanner. Je n’ai pas les chiffres au niveau national, mais Air France est l’une des compagnies au monde où il y a le plus de femmes. Aux États-Unis par exemple, les pilotes viennent de l’armée et, de ce fait, comptent moins de femmes dans leurs rangs. À Air France, sur environ 4 200 pilotes, nous sommes 284 femmes – soit 6,8 % de l’effectif total – parmi lesquelles on compte 58 commandants de bord – soit 4,2 % de l’effectif – et 226 copilotes – soit 9,4 % de l’effectif. La proportion des femmes dans l’effectif global n’explose pas. Quand les embauches se faisaient à peu près à flux constant, elle augmentait de 0,3 % par an. Cela dit, dans les nouvelles promotions, notamment chez les stagiaires, on compte couramment 15 % de femmes. Il est regrettable qu’au collège et au lycée, on n’insiste pas suffisamment sur le fait que le métier de pilote est accessible aux femmes comme aux hommes. Dans mon lycée, alors que je savais que je voulais faire ce métier depuis l’âge de quatorze ans, personne n’était à même de me conseiller. « 

Extrait de l’audition de Mme Jennifer Jones-Giezendanner, pilote de ligne, menée le 22 novembre 2011 à l’Assemblée nationale par Marie-Jo Zimmerman pour la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes.

Les freins à la féminisation du métier sont en effet présents, à dessein ou non, dès l’orientation scolaire du secondaire. Et de manière générale, l’orientation vers les métiers scientifiques s’affaisse pour les filles dès l’entrée dans le supérieur.

Pourtant, contrairement aux idées reçues, le métier de pilote de ligne n’est pas moins adapté aux femmes qu’aux hommes. Pourquoi parler de plafond de verre quand « Le ciel est ouvert aux femmes » ? Je vous invite à lire cet article d’Onomastique sur les enjeux de la féminisation du métier de pilote de ligne, et à consulter le site de l’Association française des femmes pilotes (professionnelles ou amatrices).

D’où l’importance d’interventions comme celle-ci auprès des jeunes filles dans les collèges et lycées, pour permettre à des femmes pilotes de ligne de parler de leur métier, montrer que c’est possible et éventuellement susciter des vocations.

Certes, il n’y a pas que les problèmes d’orientation ou d’autocensure à blâmer: devenir pilote était en ligne de mire de mes projets (juste après cosmonaute), avant que j’apprenne que la myopie était un facteur rédhibitoire. Jeunes filles, ouvrez donc grand les yeux sur vos perspectives d’avenir… à condition d’avoir une bonne vue!

En ce qui concerne les pilotes de ligne femmes dans l’armée, le parcours est encore plus celui d’une combattante: la discrimination militaire vient redoubler celle scientifique. En effet, « Aux États-Unis par exemple, les pilotes viennent de l’armée et, de ce fait, comptent moins de femmes dans leurs rangs. » (Jennifer Jones-Giezendanner)

Un article de Slate relate la difficile accession des femmes à l’armée, en prenant l’exemple des soldates américaines qui ne sont autorisées à combattre que depuis 2013.

Car, du machisme aux violences sexuelles, le monde de l’armée demeure hostile aux femmes.

La guerre invisible. Révélations sur les violences sexuelles dans l’armée française, paru aux éditions Causette-Les Arènes en fait tristement état mais mais éloquemment état. Ce livre est le résultat d’une enquête menée pendant deux ans par ses deux auteures, les journalistes Leila Minano (collectif YouPress) et Julia Pascual (Causette), à partir de témoignages, d’archives d’audiences, d’observations et entretiens divers. Bon timing: il est sorti en librairie le 27 février 2014, jour où le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, alarmé par ces découvertes, demandait l’ouverture d’une enquête interne au sein de l’armée. La revue de presse ainsi que des témoignages additionnels qui ont suivi la publication du livre sont disponibles sur le site de La Guerre invisible.

Et quand on lit les commentaires sous la vidéo, on comprend que cette guerre invisible est loin d’être gagnée.

Commentaires vidéo femmes armée

Par accident (2018), le dernier thriller de Harlan Coben sur fond de vigilantisme et de violences faites aux femmes

« L’officier Napoleon Dumas n’obéit qu’à une seule loi, la sienne. »

Ainsi commence le résumé en quatrième de couverture, annonçant déjà la couleur en demi-teinte de Napoléon Dumas, un personnage au patronyme très français pour incarner la réflexion d’Harlan Coben sur le vigilantisme – à savoir la tendance à (se) faire justice soi-même. Une réflexion qui constitue le cœur de l’intrigue principale, mais se noue aussi dans les intrigues secondaires et caractérise, plus fondamentalement, la personnalité du héros. La meilleure amie de Napoléon, dit « Nap », est responsable d’une association qui héberge et accompagne les femmes victimes de violences, notamment conjugales. Or, en tant qu’officier de police, Napoleon Dumas constate à quel point il est difficile de condamner les maris, et préfère les punir à l’ancienne. Plutôt que d’utiliser son statut, il retourne son insigne, et inflige à ces hommes aux coups faciles une raclée qu’il estime proportionnelle. Une prévention de la récidive très personnelle, à l’aide d’une méthode qu’il espère dissuasive. Un homme de loi, donc, qui transgresse la loi pour la faire respecter. L’ordre par la force, au détour des forces de l’ordre.

Quand on connaît le degré d’impunité des agresseurs sexuels, a fortiori dans le contexte conjugal, il est cependant difficile de blâmer les justicier.e.s improvisés comme Napoléon Dumas. Je plaide coupable: mon amour pour Jules et Ophelia, les protagonistes de Sweet/Vicious, en est témoin.

Mais le vigilantisme, de par ses inévitables débordements, n’est pas une position réellement tenable, même lorsqu’il part d’un bon sentiment (à savoir: défendre l’opprimé.e, et non pas partir en croisade raciste comme certain.e.s ne s’en privent pas). Le lecteur est ainsi invité à réfléchir à la question à travers le cheminement intellectuel et moral de Nap, embarqué dans une enquête sur son passé qui met au défi sa conception de la justice. Je ne peux vous en dire plus, mais vous invite à le lire!

Quant à moi, je ne saurais résister à Sans défense, qui renoue avec son premier héros, Myron Bolitar, dont l’humour ravageur m’a définitivement acquise à la cause de son concepteur. J’ai hâte de la prochaine nuit blanche qui m’attend!

A propos de nuit blanche, qu’en est-il plus généralement du rapport entre femmes et roman noir?

Le polar et les femmes

Il y a vingt ans, Mary Higgins Clark séduisait les lectrices en publiant La nuit du renard et s’installait pour longtemps dans les meilleures ventes. Aujourd’hui, c’est Harlan Coben qui prend la relève avec des héros qui ressemblent aux lecteurs et ne les inquiètent pas.

– Christine Ferniot, « Le polar n’a plus mauvais genre », L’Express.

Tout comme les séries dans le milieu audiovisuel, j’estime en ce qui concerne les romans que le genre policier est un convecteur attractif, populaire et efficace de promotion des droits des femmes.

Voir l’article sur l’exposition Des séries et des femmes.

D’après le site Statista, le genre romanesque le plus lu au format numérique en 2014 était en effet celui policier:

genre romans numérique 2014

En 2017, tous formats confondus, le genre policier arrive en tête des genres romanesques, derrière les livres pratiques, les beaux livres, les dictionnaires/encyclopédies, les livres d’histoire et les bande-dessinées:

genre romans lus 2017

D’après l’article « Le polar n’a plus mauvais genre » publié par L’Express en 2010, le « succès au long cours [du roman policier] est essentiellement dû aux femmes. Selon les études, 70 % des lecteurs sont des lectrices et c’est le roman qu’elles plébiscitent, qu’il soit blanc ou noir. Mais elles ne se contentent plus de Mary Higgins Clark, P.D. James ou Agatha Christie, elles aiment aussi James Ellroy ou Johan Theorin. Et plus elles sont jeunes et cultivées, plus cette tendance s’accentue. »

Cet article très intéressant explore les raisons du succès des thrillers, notamment auprès des femmes. L’une d’elles ressort de la qualité des personnages féminins et de la nature des thèmes eux-mêmes. Les plumes scandinaves de Camilla Läckberg et de Stieg Larson (Millenium) en tête.

Camilla Läckberg, 35 ans, entretient l’exotisme scandinave (…) Le reste parle, forcément, aux femmes, à commencer par les personnages : jeunes mères dépressives, épouses confinées, belles-mères psychorigides, maris volages, enfants omniprésents. Les intrigues, elles, mêlent querelles de voisinage, rancoeurs familiales, violences conjugales, rapports de classe, pédophilie… C’est Desperate Housewives revu par Mary Higgins Clark!

L’Express, « Petits meurtres à la suédoise »

2 réflexions sur “Harlan Coben, le polar et les droits des femmes

  1. Ah ça me donne envie de relire du Harlan Coben ! Douglas Kennedy écrit des romans top aussi où les femmes sont souvent les héroïnes. « Cet instant-là » que j’ai écouté en livre audio dans les bouchons a failli me mener à l’accident tellement le suspens était intenable (mais il faut du temps pour rentrer dans ce livre je trouve). « Mirage » vaut le coup aussi même si moins bien ficelé que les autres et un peu étrange, farfelu sur les bords.

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