« Martin, Sexe Faible » et autres fictions matriarcales pour dénoncer à revers les sociétés patriarcales

S’identifier pour adopter le point de vue de l’autre: la pédagogie par l’inversion

La saison 6 de New Girl, cette merveilleuse série tendre et déjantée de Zoeey Deschanel, s’intéresse entre autres à la nouvelle vie de parents que mènent Cece et Schmidt. Tandis que Cece, dont la fibre maternelle ne se manifeste pas vraiment, continue de travailler et d’assurer les revenus du foyer, Schmidt, bien loin des premières saisons et de son rôle de Don Juan invétéré, endosse celui de père au foyer. Recyclant ses talents de maniaque de la propreté au service de l’éducation de sa fille, il tient méticuleusement des classeurs consacrés à Ruth, du contenu de son goûter à l’emploi du temps de sa crèche, en passant par des astuces pour la faire dormir ou éviter des accès de colère ou de mutisme prolongé. Le tout consigné sur des fiches-réflexes, écrites entre deux séances de relaxation à l’argile entre père et fille. Lorsqu’il décide de reprendre le boulot après trois ans (l’âge de Ruth) de « pause », un épisode illustre la charge mentale qu’il a accumulée: non seulement il ne peut s’empêcher de penser à sa fille, mais il se retrouve à devoir superviser à distance sa récupération à la crèche par sa mère, croulant sous des classeurs de fiches-réflexes et légèrement dépassée par les événements.

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« Comment as-tu pu prendre une telle place dans ma vie? »: la question que se posent tous les parents

Ce début de saison met donc en scène un père au foyer plutôt à l’aise dans une fonction qui n’est cependant pas de tout repos, soulignant à la fois la difficulté de la tâche pour une femme comme pour un homme, et la capacité, là aussi d’un homme comme d’une femme, à l’assumer. Élever un enfant n’est donc pas une attribution typiquement féminine, mais demande des efforts, de l’organisation et de l’investissement.

Non seulement mettre à l’écran un homme au foyer permet de décloisonner les rôles, mais cela a aussi le mérite de proposer:

  • un modèle identificatoire positif pour les pères qui ne se réduit pas aux « super-pères-sauveurs » dont Liam Neeson est le parfait exemple dans Taken, et qui permet  de s’affranchir des tabous autour des hommes aux foyers.
  • un modèle identificatoire pour les hommes susceptible de créer de l’empathie et de mieux prendre en considération le travail assumé par les mères qui les entourent: les leurs, celles de leurs enfants, celles qu’ils comptent parmi leurs collaboratrices et collègues, etc.

Martin Sexe Faible, la web série qui renverse les rapports sociaux de sexe pour mieux en dénoncer l’absurde inégalité

Dans cette perspective, Martin Sexe Faible est une mini série youtube novatrice et particulièrement bien ficelée, qui renverse les rapports sociaux de sexe pour montrer l’incongruité de nombreuses situations vécues au quotidien par les femmes… en les faisant subir à des hommes.

Martin, 30 ans, fraîchement diplômé en journalisme, est confronté, en famille, dans la rue comme dans sa vie professionnelle et amoureuse, aux aléas d’une société matriarcale. Du sexisme ordinaire au harcèlement pur et dur, la saison 1 passe en revue les discriminations dont il est quotidiennement l’objet: les préjugés sur la vie sexuelle, les codes vestimentaires, le diktat de la minceur imposé par les magazines de mode (le fameux « jean test »), la question des poils et de l’épilation, les sifflements, les propositions indécentes, le harcèlement de rue, les inégalités au travail,… Lassé d’être traité comme un objet de fantasme dépourvu de droits, Martin développe peu à peu une conscience « masculiniste », et décide de s’emparer du sujet dans une chronique.

Les trois saisons s’enchaînent en une soirée (je parle d’expérience), la magie du défilement automatique YouTube facilitant la tâche. Vive l’effet Netflix!

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« C’est un piège! Mais un piège si doux… »

Ces épisodes de 2 à 4 minutes chacun dressent un portrait, tantôt drôle, souvent dérangeant, toujours juste et convainquant, d’une société inégale. Les comédiens, à commencer par Paul Lapierre, sont absolument formidables et incarnent ce quotidien inversé avec un réalisme saisissant: on s’indigne aux côtés de Martin, que l’on prend en pitié, tandis que de l’autre on s’insurge contre sa boss et autres collègues abusives, son andrologue (l’équivalent pour homme des gynécologues) castratrice, sa famille qui ne parle que mariage et bébé, sa belle-mère gênante qui sort avec un adolescent, et les amies de sa copine Julie, dont le couple doit surmonter les ingérences intrusives.

Martin Sexe Faible parvient ainsi, par une mise en scène intelligente et efficace, à souligner la charge quotidienne assumée par les femmes, victimes de sexisme ordinaire, d’auto-censure et de discriminations en tous genres. Enfin, en tous genres, c’est vite dit… Puisqu’elles – les discriminations – prennent souvent le camp de l’un ou de l’autre: celui du féminin dans le monde de Martin, celui du masculin dans le nôtre.

Sur le papier, nous vivons dans une république où l’égalité hommes-femmes est une réalité. Et si le monde dans lequel nous vivons était dominé par les femmes ? Cette simple idée, dans notre république si prompte à montrer du doigt les dictatures obscurantistes qui martyrisent les femmes, n’est pas concevable. Ce monde inversé, c’est pourtant celui de Martin. Un monde où les hommes restent des hommes, les femmes des femmes, mais dans lequel le rapport de domination est inversé. Dans le monde de Martin, les hommes lisent des magazines pour maigrir, les femmes ont le droit d’être torse nu, et les petits garçons rêvent qu’un jour, une princesse vaillante viendra les délivrer pour les épouser. C’est l’ambition de Martin, sexe faible : dire, en le faisant porter avec humour par un homme, le parcours du combattant que les femmes, dans notre belle république des droits de l’homme, vivent au quotidien.

Synopsis Allociné

C’est excellent, que dis-je, c’est du génie!

Je vous laisse en juger par vous-mêmes:

Cette web série renforce la conviction à l’initiative de ce blog: c’est par l’identification à des rôles-modèles ou à des contre-modèles que les perceptions, les mentalités et les ambitions peuvent évoluer. La preuve en est de ce commentaire laissé par un internaute auquel Martin Sexe Faible a ouvert les yeux:

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Éduquer à l’égalité en renversant les rapports de domination?

Dans la même veine, Je ne suis pas un homme facile est disponible sur Netflix depuis le 13 avril 2018. Réalisé par Eléonore Pourriat, ce film propose lui aussi une réflexion sur les rapports sociaux de sexe en en inversant les rapports de force. Je ne l’ai pas encore vu, mais je suis ravie que le premier long métrage français produit par Netflix porte sur cette thématique! Une interview donnée par la réalisatrice à AlloCiné me conforte dans mon enthousiasme:

Vous avez connu le succès en 2014 grâce à votre court-métrage Majorité opprimée, dont Je ne suis pas un homme facile est l’adaptation. Huit ans après, rien n’a presque changé. Pensez-vous que votre film pourra faire réagir ?

La situation n’est pas du tout la même aujourd’hui qu’en 2010, année de sortie de Majorité opprimée, ni 2014, année du buzz suite à sa diffusion sur YouTube. Il y a aujourd’hui un formidable élan pour l’égalité, une prise de conscience des dysfonctionnements du système patriarcal, une grande solidarité féminine qui se manifeste dans des initiatives comme #metoo dans le monde entier, Time’s Up aux Etats Unis, 5050×2020 pour la parité dans le cinéma français… La médiatisation du féminisme donne du poids à un combat qui a toujours été actif mais a longtemps été maintenu dans l’ombre. « Je ne suis pas un homme facile » s’inscrit dans ce contexte et j’en suis très fière. Je pense qu’il fera réagir parce que quand il y a progrès, il y a toujours retour de bâton réactionnaire. Mais le film sera aussi jubilatoire pour beaucoup, hommes et femmes qui en ont ras le bol des stéréotypes de genre. Mon film rend visible le sexisme ordinaire, celui qu’on ne voit pas ou qu’on ne remarque plus, les petites choses dont on s’accommode comme d’un caillou dans la chaussure. Je crois qu’il fait du bien.

Inverser les rôles c’est pour vous la seule manière de faire comprendre aux hommes la société patriarcale dont laquelle nous vivons ?

L’inversion des rôles est un procédé classique très efficace parce que visuel, et donc drôle, tout en permettant d’aborder des dysfonctionnements réels de notre société. « Je ne suis pas un homme facile » n’est pas une leçon à l’attention des hommes mais plutôt l’expérience d’une autre perspective offerte tant aux hommes qu’aux femmes.

L’une des répliques du film qui m’a marquée est « Un monde où les hommes et le femmes s’épaulent« . Vous y croyez, vous ?

Bien sûr ! Je connais beaucoup d’hommes tout à fait féministes, ou qui le sont sans le revendiquer mais qui vivent dans un rapport d’égal à égale avec les femmes. De toute façon, on n’arrivera à l’égalité que par un effort commun, en combattant les clichés et en élevant nos enfants dans l’idée que femmes et hommes ont droit aux mêmes chances. Je ne dis pas que ça va être aisé mais j’y crois.

Ceci me fait penser à  Birth Marked, une trilogie dystopique de Caragh M. O’Brien que j’ai lue au lycée. Le tome 2 se déroule dans un village mixte mais gouverné par des femmes et régi par les lois qu’elles ont établies. Les hommes sont relégués à des rôles subalternes, d’appoint, de service. Ils sont exclus des décisions du Conseil, et livrés au bon vouloir des villageoises. Or, le renversement d’une société patriarcale (dont est issue Gaïa, l’héroïne) à une société matriarcale (ce nouvel endroit où elle atterrit) n’est pas décrit comme positif, mais montre au contraire que la verticalité des relations et la hiérarchie des sexes, quelle qu’elle soit, ne peuvent que conduire à des abus de pouvoir et à de la domination injustifiée.

Contrairement à ce que suggère Sleeping Beauties, le roman (par ailleurs très bien) à quatre mains de Stephen et Owen King – qui plonge le monde dans le chaos à la suite d’un virus qui endort les femmes et laisse les hommes livrés à eux-mêmes -, je doute que toutes les femmes soient de nature douce et pacifique d’un côté, tandis que tous les hommes seraient cruels et violents de l’autre.

Lire la critique de ChEEk Magazine: Du patriarcat au matriarcat: “Sleeping Beauties”, le roman féministe de Stephen et Owen King.

Ce n’est donc pas en renversant les rapports de domination qu’une société peut s’apaiser et s’améliorer, mais en aspirant à l’égalité, à commencer par celle des sexes.

A quand un musée de l’humanité pour l’égalité?

En effectuant quelques recherches complémentaires pour cet article, je suis tombée sur un petit livre publié en 2007 par David Abiker: Le Musée de l’homme. Le fabuleux déclin de l’empire masculin.

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Ce musée de l’homme que David Abiker invite à visiter, ce n’est pas celui, avec un grand H, qui surplombe le Trocadéro, mais celui, plus intime et sculpté dans l’autodérision, qu’habite un homme-objet. Un homme-objet exposé au regard des femmes, mais aussi à celui, introspectif, qu’il pose sur sa place dans la société.

Et comme c’est un homme qui l’écrit, comme le fait si bien remarquer un.e internaute sur Babelio, ça passe tout de suite mieux auprès du public masculin, qui peut plus difficilement qualifier l’auteur de « féministe frustrée, castratrice et haineuse »!

« Au début, je croyais qu’un métrosexuel, c’était un type qui avait un sexe suffisamment gros pour le montrer dans le RER en déployant, tel un albatros, les pans de son imperméable. Je me trompais. Un métrosexuel est un type qui va au salon d’esthétique en plein samedi après-midi parce que ni sa femme ni ses filles n’ont envie de l’emmener voir un match de foot féminin. Voilà la vérité. » Le Musée de l’homme est une œuvre totale, totalement inqualifiable. Manuel de lâcheté conjugale, traité de puériculture déjanté, livre noir de la société maternante, lettre d’amour tachée de gras, bible du père martyr, cahier de tendances pour homme-parasite, pamphlet lubrique et séditieux… Le Musée de l’homme est tout cela à la fois. C’est surtout une réflexion qui fera date pour comprendre l’avenir des relations homme-femme au XXIe siècle. Dans ce récit hilarant, l’auteur, un jeune père de famille déjà fatigué, cède la place et les commandes aux femmes de sa vie avec un masochisme et une jubilation d’une lucidité déconcertante. Respirez, éteignez la télé et entrez dans le fabuleux déclin de l’empire masculin.

– Quatrième de couverture

Et en parlant de musée de l’Homme, j’ai envie de terminer cet article sur le clin d’œil du magazine Causette à l’exposition Néandertal, avec son article « Pas de charge mentale chez néandertal! » paru dans le numéro 88 du mois d’avril.

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En espérant que les musées d’histoire naturelle du futur ne s’encombreront pas de stéréotypes poussiéreux pour mettre les femmes et les hommes sur le même piédestal, à égalité de statut et de statue!

5 réflexions sur “« Martin, Sexe Faible » et autres fictions matriarcales pour dénoncer à revers les sociétés patriarcales

  1. Merci pour cet article très détaillé !!! Je vais noter la référence du livre ! C’est marrant, je pensais aussi écrire qqch sur « Martin sexe faible » et « Je ne suis pas un homme facile » que j’ai adoré regarder ! Je n’ai pas besoin de le faire du coup 😊

    Aimé par 1 personne

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