Entre animalisation et banalisation du mâle: réflexion sur la mise en visuel des comportements de prédation sexuelle

« Retour sur le procès de la Manada » en Espagne: une B.D édifiante sur les affres de la justice patriarcale

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Cette B.D édifiante a été dessinée par Lucie pour le magazine Grozeille. Vous pouvez retrouver ses autres planches et dessins sur son compte Instagram @lucielgt

Son analyse de la situation est très juste, et se passe de commentaires. Si ce n’est qu’elle rejoint ce que je dénonçais dans mon article sur l’impunité du viol, favorisée par une culture patriarcale.

Loups, crocodiles et autres prédateurs sexuels: entre animalisation et banalisation du mâle

Le choix de Lucie de représenter les criminels sexuels en hommes à tête de loup est à la fois visuellement percutant et se justifie par le fait que leur désignation auto-proclamée, « La manada », signifie « meute » en espagnol.

Ceci m’a fait penser au Projet Crocodiles: des histoires de harcèlement sexuel et de sexisme ordinaire illustrées par Thomas Matthieu à partir de témoignages de femmes. Le projet a d’abord vu le jour sur son Tumblr, avant d’être publié aux Editions Lombard en 2014.

Dans ses planches, les décors et les personnages féminins sont dessinés en noir et blanc et de manière réaliste tandis que les hommes – même ceux qui ne sont ni des machistes, ni des harceleurs,  ni des agresseurs, ni des violeurs –  sont représentés sous la forme de crocodiles verts. Le lecteur ou la lectrice est ainsi invité.e à épouser le point de vue de la femme qui témoigne et à questionner le comportement des crocodiles, surtout quand ils endossent le rôle stéréotypé de dragueurs/prédateurs/dominants.

En réalité, l’ombre verte des crocodiles se manifeste aussi chez certaines femmes, comme cette policière qui minimise la plainte d’une victime, lui rit au nez quand elle demande à ce que soient examinées les vidéos de surveillance du tram à la sortie duquel elle s’est faite agresser, et finit par reporter la faute sur elle.

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Certains propos ou onomatopées sont également mis.e.s en vert pour souligner leur brutalité et les rattacher au discours patriarcal dominant.

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Le Projet Crocodiles propose aussi des scènes de la vie quotidienne, au sein du couple ou dans la rue, dans lesquelles des femmes sont confrontées à des stéréotypes sur leur sexualité (une discussion sur la jouissance féminine se concluant par un « ta vie sexuelle est triste » assené par un amant très au fait de la diversité des plaisirs), à des propos grivois ( ou quand se procurer un préservatif devient un véritable parcours du combattant) ou à du harcèlement ordinaire, comme l’illustre la discussion ci-dessous:

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Là-encore, l’animalisation et la séparation visuelle entre le vert et le noir et blanc est percutante. Thomas Mathieu explique ainsi son choix des crocodiles:  « Métaphore un peu clichée du dragueur/prédateur, on peut aussi y voir une illustration du privilège masculin. Car dans le Projet Crocodiles, même les types sympas sont montrés en crocodiles, tout comme ils jouissent de certains privilèges, sans même s’en rendre compte. »

On peut d’ailleurs nuancer l’animalisation des personnages, puisqu’ils sont le plus souvent représentés avec des corps d’hommes, des silhouettes relativement humaines, de même que dans la B.D de Lucie.

Or il est justement important, selon moi, de rappeler que ces comportements de goujaterie, de harcèlement et de prédation sont le fait d’êtres humains, et relèvent davantage de la banalité du mal et du mâle que de l’animal.

C’est pourquoi j’émet une certaine réserve vis-à-vis de la dernière campagne RATP de prévention du harcèlement et des agressions sexuelles dans les transports, lancée en mars 2018:

Ces affiches sont certes visuellement percutantes et leur message clair: les femmes sont exposées aux prédateurs dans les transports en commun.

Elles ont le mérite de dénoncer les comportement de harcèlement sexuel et d’afficher les numéros d’urgence, mais s’enferment dans une contradiction: en faisant le choix de représenter les harceleurs par des animaux on ne peut plus réalistes, elles tendent, involontairement, à minimiser leur propos. En effet, ces affiches ont vocation à dissuader les éventuels agresseurs et à leur faire prendre conscience de la violence de leurs comportements. Or, quel homme ira s’identifier à un loup, un ours et un requin? Et même s’il le fait, je doute que ce soit pour se remettre en question: après tout, ces mâles alpha sont symboles de force virile et de pouvoir. Ne dit-on pas « requin de la finance », et un homme d’affaires corrompu et sans scrupules ne devient-il pas « le loup de Wallstreet » dans le film éponyme de Martin Scorsese?  Bref, je doute que ces affiches puissent avoir l’effet recherché.

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même si ce requin est clairement terrifiant

De même que les comportements de harcèlement, d’agression ou de viol ne peuvent être excusés par une quelconque pulsion sexuelle incontrôlable, le recours à la métaphore animale ne doit pas gommer la responsabilité humaine. Car la sauvagerie humaine n’a parfois rien à envier à la sauvagerie animale.

3 réflexions sur “Entre animalisation et banalisation du mâle: réflexion sur la mise en visuel des comportements de prédation sexuelle

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