BIGRE: le burlesque en (chambre de) bonne compagnie

Bigre, un spectacle de Pierre Guillois, coécrit avec Agathe L’Huillier et Olivier Martin Salvan.

Remarque: « Bigre » est l’équivalent pour « bougre » de ce que « fichtre » est pour « foutre ». Coïncidence?

« Bigre ! », interj. : exclamation d’étonnement. L’étonnement que provoque la rencontre presque forcée entre trois êtres solitaires que la promiscuité condamne à vivre ensemble, mais séparément.

Bigre, ce sont trois versions d’une même solitude réunies par une pièce se jouant dans trois petites pièces qui, finalement, n’en forment plus qu’une.

Dans trois petites chambres de bonnes au dernier étage d’un immeuble de la banlieue parisienne, cohabitent en effet trois âmes perdues aussi peu semblables que leurs décorations d’intérieur : le maniaque du futur au look d’homme d’affaires, l’écolo dans la dèche qui ne veut rien jeter et se lance dans l’autosuffisance, et la nouvelle venue un peu naïve qui elle s’essaie à tous les métiers possibles pour s’insérer dans cette nouvelle vi(ll)e.

La seule femme du trio vit dans sa pièce rose bonbon, est légèrement cruche et nymphomane sur les bords, et échoue dans tout ce qu’elle entreprend. Successivement : le massage, la coiffure, le métier d’infirmière. Cette dernière tentative s’achève d’ailleurs dans un bain de sang digne d’une vidange de Cup en période de règles. D’un autre côté, elle se contrefiche d’incommoder ses voisins de palier avec ses flatulences sonores (les joies des W.C partagés), n’hésite pas à incendier (pas littéralement, je vous rassure) un voisin pris en flagrant délit de voyeurisme, et bombarder (toujours pas littéralement) un hélicoptère bruyant qui ose interrompre sa sieste au soleil. Je lui laisse les voyeurs relous, mais je jalouse profondément le fait qu’elle puisse accéder à son toit, luxe que ma lucarne ne m’octroie pas.

Bigre 2

Et c’est elle qui débouche, son nouveau-né dans les bras, une bouteille de vin après les essais infructueux de ses deux voisins. C’est que porter un bébé, ça rend musclée !

Il y a aussi le maniaque de la propreté à la chambre immaculée. Il est passionné de karaoké, à ceci près qu’il ne chante que des classiques de la chanson française version japonais ou en suédois. Ce qui donne une sublime ôde aux glaces Hägendas sur l’air de « J’ai encore rêvé d’elle », quand ce n’est pas le « Menilmontant » de Charles Trenet qui s’épanouit dans des notes printanières sur fond sonore de mont Fuji. Il monte les aigus plus vite que les escaliers, et n’a rien à envier à la Castafiore, pas même son embonpoint prononcé. lit pliableFéru de technologie, il est parvenu à installer des W.C amovibles sous son lit, dont ils sortent sur un claquement de mains. Ce qui donne des scènes absolument hilarantes, même à répétition.

Entre les deux, vit un troisième larron, qui disparaît peu à peu derrière la montagne de cartons et d’objets insolites qui remplissent son appartement. Il faut dire qu’il n’y a même pas de place pour un lit adulte dans ces chambres de bonnes : l’un dort sur son meuble-toilettes, l’une sur un fauteuil, l’autre dans un hamac. downsizingLes chambres de bonnes, c’est un peu le prototype de Downsizing. Sauf qu’ils ont oublié de rapetisser les habitants avec les habitats. Mince alors. La fibre écolo (à défaut de celle haut-débit), ce voisin du milieu, tel un joyeux Hobbit, s’emploie à ne rien gaspiller, quitte à faire sa vaisselle avec l’eau de la gouttière et à récupérer la fourrure du lapin qu’il a cuisiné en ragoût (après l’avoir élevé comme son propre enfant, son exécution est un moment déchirant, littéralement) pour s’en faire une chapka.

Trois êtres loufoques donc, un peu (beaucoup) à la ramasse, mais profondément attachants.

Trois petits cochons aux maisons de paille, que seul menace le vent de la solitude.

Car si la pièce joue et se joue des préjugés sociaux et de sexe, ce n’est pas le cœur du propos. Ce que cette pièce burlesque met à nu (parfois littéralement, au gré de parties de jambes en l’air, de bronzage sein-nu sur le toit, et de gags scatologiques), c’est l’être humain dans son combat, tantôt vain, tantôt drôle, et tantôt douloureusement épuisant, contre la solitude.

Il était une fois, aujourd’hui, dans une grande ville, trois petites chambres de bonnes habitées par trois personnes dont le destin serait de tout rater. Mais de tout rater merveilleusement.

Deux hommes et une femme qui ont l’art de se prendre les pieds dans les tapis de l’existence, de se recevoir les portes de l’amour en pleine figure et qui se vautrent devant nous… tellement lamentablement que c’en est brillant !

Rien ne peut nous empêcher de rire et surtout pas l’amour grandissant qu’on éprouve pour ces êtres fantoches, bêtement humains, sublimes aussi. Car le rire est le seul recours contre l’effroi qui nous guette si on se hasarde à penser que ces marioles nous sont bien proches.

Alors rire. Rire de leurs circonvolutions maladroites, de leurs bras qui moulinent, de leur visage égaré. Rire de leur existence qui prend feu, de leur pans de vie qui dégringolent, du naufrage de leurs idéaux. Et pleurer aussi un petit peu lorsqu’ils y parviennent enfin, un fragment de seconde, leur visage soudainement baigné du sourire béat de l’enfant.

Á la fois spectacle burlesque et théâtre de mélodrame, BIGRE est une fresque citadine qui raconte par l’absurde la fragile beauté de notre profonde solitude.

C’est que l’on se reconnaît dans ces personnages sans nom, que seules distinguent leurs excentricités respectives. Le propre du burlesque, c’est de tout dérouler sans parler. « Une farce muette qui va faire du bruit. », comme le disent si bien Les Echos. Le bruit des chansons, de la télé, de la radio, des travaux, le bruit des onomatopées, des cris, des rires et parfois des pleurs, le bruit des gestes qui rythment le quotidien, le bruit des passages et des pas de deux, voire de trois, au gré de déhanchés (et quels déhanchés!) déchaînés. Pas étonnant, quand on sait que la pièce tient aussi son nom d’un groupe de jazz-funk, Bigre! (big band – big groove) qui balance!

Bigre 1
le groove de l’empereur

Le bruit, aussi, des rires et des applaudissements difficiles à retenir. Parce que ce spectacle est à mourir de rire, et, sans un mot, parle à chacun.

Je me suis retrouvée dans chacun de ces personnages. Celui qui n’arrive même plus à se déplacer dans son appartement surchargé (coucou mes 9m2), celle qui part en croisade contre les cafards, punaises de lit et autres nuisibles inclus dans le loyer. C’est le pack tout compris : un appart acheté, les habitants offerts! Car dans de tels aménagements, la copropriété porte bien son nom : en signant le bail, on signe aussi l’arrêt de mort de son intimité. Ici, ce sont les toilettes sur le palier ; chez moi, ce sont les voisins qui fument devant ta porte (tu veux savoir comment attraper un cancer du poumon rapidement et sans te ruiner? Toutes les astuces en suivant ce lien). Si les murs sont opaques, ils sont rarement insonorisés, et j’ai régulièrement l’impression de participer aux ébats de mes voisins (grosse ambiance sous les toits, les boules à facettes en moins). Quand ils ne se décident pas à passer l’aspirateur à quatre heures du matin. « Bigre ! » met habilement en scène ces partages et échanges souvent involontaires : les objets volent, sortent de la fenêtre de l’un.e pour atterrir dans la chambre d’un.e autre, portés par le vent, la maladresse ou l’énergie de la colère. Un moustique, une perruque, un soutien-gorge, un journal, des poubelles, et même un protagoniste !

Il ne fait aucun doute que si Lavoisier avait vécu dans l’une de ces chambres de bonnes, il aurait reconsidéré sa formule : « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se partage » !

Bigre, avec, tour à tour, tendresse, cruauté et humour, nous fait partager tous ces moments que ceux qui vivent ainsi sous les toits partagent avec leurs voisins sans vraiment les connaître. Et sans vraiment partager, en réalité. Le spectacle nous fait ainsi réfléchir à l’échelle (non, pas celle pour grimper sur le toit) de nos rapports avec les autres dans une ville qui favorise l’anonymat.

Une expérience de théâtre qui renoue le lien social. D’ailleurs, pour une fois, je n’y suis pas allée seule, et je remercie mes parents pour cette belle découverte. On en ressort avec l’envie de sourire à ses voisin.e.s. Du moins ceux assis sur les sièges d’à côté, avec qui l’on a partagé ce très bon moment.

Où voir cette pépite:

Bigre_0

Jusqu’au 2 mai Tarbes (65): Le Parvis

Du 17 au 18 mai Elbeuf (76): Cirque-Théâtre d’Elbeuf – Pôle National des Arts du Cirque

Mercredi 23 mai Saint-Lô (50), Théâtre Municipal Roger Ferdinand

Du 30 mai au 1er juin Créteil (94), Maison des Arts

Du 15 au 17 juin Mézières (Suisse), Théâtre du Jorat – Une scène à la campagne

Une réflexion sur “BIGRE: le burlesque en (chambre de) bonne compagnie

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s