Le journalisme d’investigation dans la fiction: où sont les femmes?

(indice: pas dans la cuisine avec Brian)

Spotlight et le scandale de la pédophilie des prêtres couverte par l’Eglise catholique

Ce week-end, trois Chiliens, qui ont été victimes d’un prêtre pédophile dans leur enfance, ont été reçus par le Pape François. Ce dernier souhaitait s’excuser auprès d’eux pour avoir méjugé leurs accusations envers l’évêque qui avait étouffé l’affaire à l’époque. Cette rencontre s’inscrivait dans une démarche générale de lutte contre les abus sexuels au sein de l’Eglise: grâce aux condamnations prononcées par le Tribunal du Vatican d’une part, et  par le biais de la Commission pontificale pour la protection des mineurs d’autre part, qui promeut le renforcement des mesures de protection et d’accompagnement des victimes par la prise en compte de leur parole.

Si les femmes sont davantage touchées par les violences sexuelles de manière générale, l’acte pédophile ne fait pas vraiment de différence entre les garçons et les filles: l’enfant est vulnérable face à l’adulte abusif, quel que soit son sexe. Mais tant qu’à chercher l’égalité, le réajustement inverse (pas d’abus sexuels ni des uns ni des autres) serait bienvenu! La fiction étoffe d’ailleurs cette réalité et regorge d’exemples de victimes masculines. Je pense notamment à la trame de fond de la saison 2 de Veronica Mars, qui révèle les attouchements subis par les garçons d’une équipe de foot de la part de leur entraîneur, ainsi qu’au film Le Monde de Charlie (The Perks of being a Wallflower), que j’aime énormément.

Quoi qu’il en soit, cette posture de reconnaissance de l’existence de faits de pédophilie dans l’Eglise par le Pape vient rompre avec une tradition cléricale de silence, terreau d’impunité.

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bien joué mon brave

Ceci vient faire écho à un film absolument formidable, Spotlight (2015), qui rend honneur à l’équipe éponyme de journalistes d’investigation du Boston Globe qui exposa en 2002, au terme d’une enquête de douze mois, un scandale impliquant des dizaines de prêtres pédophiles sous complicité de l’Eglise catholique.

Car outre les faits pédophiles en eux-mêmes, ce que le Boston Globe mit à jour, ce fut la protection dont les prêtres avaient bénéficié de la part de leur hiérarchie, résolue à éviter l’ébruitement coûte que coûte.

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hop, fuyons nos responsabilités

Ainsi, les journalistes, en épluchant les registres, découvrent que dès qu’une plainte était déposée à l’encontre d’un prêtre, ce dernier était tout simplement muté dans une autre paroisse, libre de continuer ses agissements pédophiles jusqu’à la prochaine mutation. C’est grâce à ces indices qu’ils parviennent à évaluer le nombre de prêtres concernés, à les identifier et à remonter jusqu’aux supérieurs impliqués.

Et l’archidiocèse n’est pas seul responsable: si l’équipe « Spotlight » met toute une année à débusquer et vérifier les faits, c’est que les acteurs de ce complot du silence sont nombreux. Dans une ville très catholique comme Boston, les associations catholiques, le pouvoir en place et même la police sont réticentes à s’attaquer à l’Eglise et préfèrent ignorer les faits pendant des décennies.

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on ne les félicite pas

Ce qui rend l’enquête d’autant plus ardue.

Des Hommes du président à Spotlight: l’hommage au journalisme d’utilité publique

Dans la veine des Hommes du président (1972) retraçant l’affaire du Watergate, qui a conduit à la démission du président Nixon, Spotlight fait revivre de l’intérieur les étapes de l’investigation. Ceci permet de mettre en lumière le travail exigeant, laborieux et rigoureux qu’exige le journalisme d’investigation, qui vérifie longuement ses sources, recoupe travail de terrain et recherche documentaire dans une démarche systématique et quasi scientifique, et met physiquement et psychologiquement ses auteurs à l’épreuve. Le film, pourtant bien rythmé, valorise donc un journalisme de longue haleine susceptible de fournir des contenus à destination du bien public et s’affirmant ainsi comme un véritable contre-pouvoir nécessaire au bon fonctionnement de tout Etat de droit.

L’enquête du Boston Globe a d’ailleurs reçu le prix Pulitzer du service public (prix le plus prestigieux du métier) en 2003 et Spotlight a reçu l’Oscar du Meilleur film et du Meilleur scénario en 2016. De quoi redorer le blason du journalisme! De celui du journalisme d’investigation, en tout cas, puisque le journalisme est pluriel, et ne se réduit pas aux paparazzis, à la presse people, aux fake news et autres infos balancées dans l’urgence sans aucun respect de la déontologie, dans une course effrénée à l’audience. N’en déplaise aux détracteurs du « journalisme ».

lol journalism

Ce genre d’histoire est la raison pour laquelle j’ai consacré mon mémoire de M2 au journalisme d’investigation, et plus particulièrement aux rapports à la justice des journalistes parfois contraints de travailler aux limites du droit pour accéder à des données volontairement opaques, quand elles ne sont pas scellées par le secret-défense. Je souhaitais confronter dans ma recherche les discours des journalistes sur leur travail, leurs leurs idéaux, à la réalité d’un terrain semé d’embûches: portes closes, corruption, menaces, poursuites juridiques et comparutions,… Et à travers cela, les discours sur des idéaux de justice – volonté de rééquilibrer la balance de la justice en luttant contre l’impunité – au regard de leurs propres confrontations à la justice – quand ils se prennent un procès sur le dos.

Le dernier film mettant à l’honneur le journalisme d’investigation, Pentagon Papers (2017), porte justement à l’écran le combat du journalisme, mené par le New York Times et le Washington Post, pour la liberté d’expression, quand ces deux journaux s’allient en 1965 pour révéler le double-discours du gouvernement américain quant aux chances de victoire des forces U.S dans la guerre du Vietnam. Et ce, en dépit des risques vis-à-vis de la justice qu’implique la publication de documents classés secret-défense. Au-delà du déroule de l’enquête elle-même, le film se concentre sur le duo formé par Benjamin Bradlee (mon Tom Hanks adoré), rédacteur en chef du Washington Post,  et Katharine Graham (la fabuleuse Meryl Streep), directrice du journal. Cette dernière n’a récupéré les rennes que par héritage de feu son mari. Elle est constamment en prise avec  le Conseil d’administration du journal, qui ne l’estime pas à sa juste valeur et la pense incapable de diriger une telle entreprise. C’est en réaction à ça, pour prouver qu’elle peut assumer la charge de ses décisions, qu’elle accepte que l’affaire soit publiée, à l’encontre de la raison et de l’avis du Conseil. Elle accorde ainsi toute sa confiance à son rédacteur en chef et affirme la victoire des convictions déontologiques du journal sur les menaces économiques, politiques et juridiques qui pèsent sur elle. Un magnifique tour de force, qui conjugue foi en l’idéal moral du journalisme et réunit deux de mes acteurs favoris. Et, qui plus est, impose une figure féminine dans une sphère encore très patriarcale à l’époque.

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Les grandes plumes féminines de l’investigation: de Nellie Bly à Sacha Pfeiffer.

Or, si Les hommes du président est un des mes films préférés, j’apprécie la présence d’une femme dans l’équipe d’investigation « Spotlight » du Boston Globe. Sacha Pfeiffer (interprétée par Rachel McAdams) n’avait alors que 31 ans lorsqu’elle participa activement à cette enquête aux retentissements majeurs. Malgré son jeune âge et le fait qu’elle soit la seule femme dans une équipe exclusivement masculine, elle s’y insère parfaitement et fait partie intégrante de l’enquête. Ses intuitions, sa motivation et son travail acharné en font un membre clé de l’équipe, aux côtés des tout aussi formidables Michael Rezendes (Mark Ruffalo) et Walter Robinson (Michael Keaton), sous la houlette de Martin « Marty » Baron (Lien Schreiber) et en collaboration avec l’avocat Mitchell Garabedian (Stanley Tucci). C’est elle qui remotive ses collègues quand ils manquent de céder à l’abattement, et elle ne lésine pas sur les longues heures passées à s’épuiser les yeux et les neurones sur des archives poussiéreuses, à la recherche du moindre indice.

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L’incarnation de cette héroïne tout à fait réelle a directement rejoint mon top des jeunes journalistes badass de la fiction: Chloé Sullivan (Smallville), Alice Avril (Les petits meutres d’Agatha Cristie), et, plus récemment, Betty Cooper (Riverdale).

De quoi inspirer des vocations!

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« Dans quelle matière allez-vous majorer? En journalisme »

Par ailleurs, c’est une femme, Nellie Bly, qui est considérée comme la pionnière du « reportage clandestin », précurseur du journalisme d’investigation moderne. L’histoire d’Elisabeth Jane Cochrane, alias Nellie Bly, est tout à fait inspirante. Née en 1864 en Pennsylvanie, elle est bien décidée à se lancer dans une carrière relative à l’écriture. Elle est repérée par le rédacteur du journal Pittsburgh Dispatch grâce à la lettre incisive qu’elle lui envoie pour répondre vertement à un article sexiste intitulé « Ce à quoi sont bonnes les jeunes filles », enjoignant les femmes à rester chez elles pour remplir leur rôle de fille et/ou d’épouse.

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Extrait de la B.D Les Culottées de Pénélope Bagieu

« Rassemblez les filles intelligentes, sortez-les de la bourbe, aidez-les à grimper l’échelle de la vie et soyez-en amplement récompensé », écrit-elle par exemple. Impressionné par sa verve et son style, George Madden décide non seulement de publier sa critique, mais aussi de l’engager. A partir de là commencent ses expériences de journalisme immersif, que l’on peut comparer à de l’observation participative en sociologie: elle participe à ce sur quoi elle enquête, et devient sujet actif de son objet d’étude. Elle s’engage comme ouvrière dans une usine de boites de conserves et dénonce, preuves matérielles à l’appui, des conditions de travail difficiles et dangereuses. Mais sa plume acérée en font une cible, si bien qu’elle se retrouve cantonnée à des rubriques mode et arts de la maison, au lieu de traiter, comme elle le souhaite, de sujets sociaux. Elle se rend alors à New-York et parvient à convaincre Joseph Pulitzer lui-même de l’engager. Comment? En assiégeant le New York World. C’est qu’elle sait se montrer convaincante! Son poste au New York World est cependant conditionné par la réalisation d’un reportage dans un asile psychiatrique pour femmes. Elle réussit à se faire interner au Blackwells Island Hospital en se faisant passer pour folle, et en ressort une dizaine de jours plus tard avec de quoi écrire un papier dénonçant les conditions dégradantes et cruelles dans lesquelles ces femmes sont « soignées ». Son reportage est viral (autant que faire se peut à une époque sans Internet) et entraîne des bouleversements qui améliorent considérablement la prise en charge des malades mentaux.

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Extrait de la B.D Les Culottées de Pénélope Bagieu

Cette méthode de journaliste « infiltrée » la rend célèbre.

rita skeeterJe soupçonne Rita Skeeter, la journaliste la plus insupportable que la fiction ait jamais créée (merci J.K Rowling), de s’en être inspirée. Elle, par contre, est un véritable parasite (presqu’au sens littéral, puisqu’elle peut se transformer en scarabée pour espionner les gens) et dont la plume à papote est aussi acérée que celle de Nellie Bly mais ne sert pas vraiment le bien public (et c’est un euphémisme).

Une rencontre sur le journalisme d’immersion a d’ailleurs eu lieu vendredi 27 avril dernier à la librairie Gibert-Joseph de Barbès, organisée par les Editions du Sous-Sol, spécialisées dans la « creative non-fiction » ou journalisme narratif, un genre littéraire à la croisée entre réalité et fiction, littérature et sciences sociales.

Mais le projet le plus connu de Nellie Bly reste son « Tour du monde en 72 jours »: seize ans après la parution de l’oeuvre de Jules Verne, elle parvient à convaincre sa rédaction de l’envoyer couvrir l’actualité à travers le monde. Elle se lance ainsi le 14 novembre 1889 dans un tour du globe, qu’elle documente dans des articles régulièrement envoyés au siège du New York Globe (qui n’a jamais aussi bien porté son nom!). Lorsqu’elle revient le 25 janvier 1890, elle est officiellement la première femme à avoir effectué le tour du monde, seule, non-accompagnée d’un homme. Ce succès achève de la hisser au rang de « meilleure journaliste d’Amérique », comme le titrent les hommages qui lui sont rendus par la presse au lendemain de sa mort, le 27 janvier 1922.

Source: L’Histoire par les femmes.

Ce que je retiens de Nellie Bly, c’est qu’elle a eu le courage de revendiquer ses ambitions et ses convictions à une époque où les femmes restaient cantonnées à la sphère privée, où non seulement travailler était mal vu pour elles, alors exprimer publiquement des opinions controversées, et se mettre en danger pour obtenir des informations, imaginez un peu! Oui, c’était une forceuse de première, mais c’est ainsi qu’elle a obtenu ce qu’elle voulait, à savoir le droit de traiter de sujets qui comptaient dans sa société. Et, toute sa vie durant, ses sujets de prédilection seront les conditions de travail dans le monde ouvrier, les questions politiques (notamment la corruption) et la condition féminine. Elle soutiendra d’ailleurs le mouvement des suffragettes (et, de manière générale, le droit de vote des femmes) pendant la Première Guerre mondiale, qu’elle couvre depuis le Royaume-Uni comme correspondante de guerre.

Une adaptation au cinéma de son reportage en asile, 10 Days in a Madhouse, est sortie en 2015. Une série télévisée de 1981, Adventures of Nellie Bly, relate sa chasse à la corruption à New-York. L’intégralité des épisodes est disponible ici sur youtube. C’est aussi le titre d’un one-roman-show musical porté par Maya Levi aux Etats-Unis.

nellie bly

Je vous laisse sur le très beau portrait qu’en dresse Pénélope Bagieu dans sa B.D Les Culottées:

nellie bly pbagieu

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