Du Red Sparrow aux Red Shoes: l’incarnation de la chute d’Icare par l’art du ballet.

Red Sparrow et les chaussons rouges

Red Sparrow, encore en salles, met en scène une prostitution au service de l’espionnage d’Etat dans la Russie contemporaine. Les Moineaux (sparrows) sont des jeunes gens recrutés par le gouvernement russe pour espionner en « séduisant » et en « manipulant », doux euphémismes pour ne pas dire « en se prostituant ». Ils et elles sont forcé.e.s à intégrer ce programme après avoir commis un crime grave, ou, dans le cas de Dominika (Jennifer Lawrence, intense), été témoin.t.e.s d’un événement impliquant les services secrets russes. Le choix se réduit à: être exécuté.e, ou exécuter les ordres et devenir Moineau.

moue jennifer lawrence
Pas très jojo

Après avoir porté la révolution sur ses ailes de Geai Moqueur dans Hunger Games, Jennifer Lawrence reste donc dans le thème en incarnant ce Moineau Rouge instrumentalisé par l’Etat mais bien déterminé à l’emporter dans sa chute: quitte à se brûler les ailes, autant mettre le feu autour de soi.

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Littéralement

Outre la symbolique communiste (je ne m’appesantirai pas sur le manichéisme des gentils américains d’un côté et des méchants russes de l’autre), le rouge est une couleur ambivalente qui traduit la tension qui traverse le film entre passion, sexualité et triomphe d’un côté, et sang, violence, enfer et danger de l’autre.

A propos de la symbolique du rouge, voir mon analyse de la couverture de L’une d’elles, la BD d’Una sur les violences sexuelles faites aux femmes.

Plusieurs scènes de viols et de violences physiques et psychologiques extrêmes (jusqu’à de la torture en bonne et due forme) s’enchaînent pendant la formation de Dominika puis au cours de ses missions, renforçant les convictions que j’exprimais dans mon article sur le système prostitutionnel.

Le film établit un parallèle entre la danse de ballet, extrêmement contraignante et chorégraphiée au geste près, et l’engrenage dans lequel Dominika se retrouve entraînée: dans l’un comme dans l’autre, il faut tout maîtriser à la perfection pour éviter la chute et rester sur le devant de la scène. Et anticiper les mouvements de son partenaire peut se révéler, dans un cas comme dans l’autre, très précieux.

Les détails relatifs à l’univers du ballet abondent: Dominika était une ballerine, étoile du ballet de Moscou jusqu’à ce qu’une grave blessure mette brutalement fin à sa carrière ; le nom de code d’une informatrice est « Swann », « Cygne », ce qui ne peut que rappeler l’oeuvre de Tchaïkowski, le Lac des cygnes. Et le terme même de « moineau » fait écho à l’envolée, au sentiment d’apesanteur que procure la danse, mis en tension avec la pesanteur des contraintes.

D’après moi, Red Sparrow renvoie directement au ballet Red Shoes. Car lorsque Dominika se blesse, elle était en train d’interpréter un solo sur pointes rouges.

red shoes

The Red Shoes (Les chaussons rouges)

une magnifique déclaration d’amour à la danse (…) D’une cruauté rare

Le Monde.

Ce ballet naît en 1948 dans le film éponyme de Michael Powell et Emeric Pressburger. Il conte l’histoire de Victoria, ballerine condamnée à danser par des pointes rouges, maudites, qu’elle ne peut enlever. Dans sa danse vers la mort, elle traverse l’art, dans toute sa multitude, de tableaux en tableaux (littéralement: les magnifique peintures géantes de Hein Heckroth, inspirées des décors de Cocteau et de l’univers de Dali).

Ce film est révolutionnaire en ce qu’il réunit tous les arts reconnus à l’époque: cinéma, arts visuels (peinture , dessin, etc), musique, littérature (poésie et dramaturgie), arts de la scène (théâtre, danse, pantomime), architecture et sculpture, dans une scène de 16 minutes durant laquelle se déroule le ballet, adapté du conte Les souliers rouges d’Andersen, dans son intégralité.

La scène du ballet est une mise en abîme de la confusion entre art et vie que résume ce dialogue entre le maître de ballet, Boris Lermontov, et la ballerine Victoria Page: « Pourquoi voulez-vous danser? – Pourquoi voulez-vous vivre? »

La tension entre art et vie qui habite Victoria tout au long du film se noue dans la danse et s’achève dans l’autodestruction. Le fantastique et l’onirique s’accordent dans une brutale mise en scène de l’art dans tout son réalisme: une impulsion de vie qui exige des sacrifices et n’empêche pas la mort (même lorsque l’oeuvre survit à son créateur / sa créatrice) mais peut au contraire la précipiter.

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comme un premier jour de soldes à la Halle aux chaussures

Pour une analyse plus poussée de ce film, je vous invite à lire ces deux excellents articles de Scenes Cultes et de Kinopitheque.

Le Lac des cygnes et Black Swann, Les chaussons rouges et Red Sparrow: chacun de ces récits explore cette tension entre art et vie, entre aspirations/espoirs/rêves et contraintes, entre liberté et aliénation, à travers des jeux de miroirs, des duos d’opposition entre côté sombre et côté lumineux, des phénomènes de double personnalité, de bipolarité voire de schizophrénie.

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Attention, l’abus de personnalités est dangereux pour la santé

Tara (Danse Academy) et le solo des chaussons rouges: une optimisation de la chute

J’ai découvert The Red Shoes grâce à la série australienne Dance Academy, qui y consacre une bonne partie de sa saison 2.

J’ai toujours eu un faible pour les teen movies, et Dance Academy n’a pas échappé à la règle: j’ai été complètement emballée par cette série australienne sur fond d’école nationale de ballet, profondément émue par ses solos, et les épisodes finaux de chaque saison ont fini de m’achever.

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Camille, partenaire officielle Kleenex (je transpire beaucoup des yeux, comme dirait Shrek)

Celui de la saison 2 est particulièrement bouleversant. Effondrée par la perte de son meilleur ami, Tara y offre une superbe interprétation du solo de Victoria, portée par sa douleur, sa frustration et sa colère.

Contrairement aux protagonistes, je ne danse pas, du moins pas au sens compétitif du terme. Ce n’est donc pas pour cette raison que je me suis autant identifiée au personnage de Tara, mais pour sa manière de faire face à sa blessure et de se redéfinir en conséquence.

En effet, à la fin de la saison 3, alors que tout lui sourit et qu’elle est promise à un brillant avenir au sein de la Compagnie nationale de ballet, elle glisse sur une perle et se brise le dos.

Cette fracture vient parachever une succession de blessures liées à la danse et aux dures lois de la compétition. Sa chute symbolise tous les sacrifices, physiques, psychologiques et relationnels, qu’elle a consenti à faire pour réaliser son rêve de danser. Rêve qui lui est subitement arraché.

Le film qui vient conclure la série, sorti tout récemment, se développe autour de cette question de la blessure qui redéfinit le futur, et de la nécessaire conciliation entre contraintes et aspirations. Après sa rééducation, Tara pense pouvoir reprendre la danse, mais réalise vite qu’elle risque de ne pas s’en remettre. Sa frustration est d’autant plus grande devant la réussite de ses amis. Or, danser était son rêve et elle n’envisage pas de vivre autrement.

I figured out that in another life, I could fly. This is why in this life, I dance.

La série débute et s’achève sur ces mots de Tara : « Quand j’étais petite, je n’étais pas très au clair avec le concept de gravité (…) J’ai alors compris que dans une autre vie, je pouvais voler. C’est pourquoi dans cette vie-là, je danse. »

Le parcours de Tara est une métaphore de la chute d’Icare, dont je parlais dans cet article sur Le vent se lève de Miyazaki: il commence par une chute du sommet d’une botte de foin, poursuit son ascension sans toutefois éviter de nombreuses chutes, et s’élève jusqu’à celle de non-retour, qui brise le dos et les rêves de la danseuse.

La force de Tara est son imagination, dans laquelle elle puise sa sensibilité artistique, et qui rend ses solos si beaux, si touchants. Elle l’exprime plusieurs fois : lorsqu’elle s’abandonne complètement à la danse, elle s’extrait de la réalité et « danse ses rêves » (cf la traduction française du titre de la série). A la fin du film, elle écrit ses rêves pour qu’ils puissent être dansés et transmis par et pour d’autres, à commencer par cette superbe chorégraphie qui permet à deux de ses amis de poursuivre le leur:

Ainsi, l’introspection de Tara aboutit sur ce choix: devenir chorégraphe et « écrire » la danse pour les autres plutôt que de danser elle-même.

Ce faisant, elle m’a profondément inspirée et confortée dans ma décision de me lancer dans l’écriture pour surmonter mon sentiment d’impuissance et cesser de ruminer mes propres frustrations.

Une réflexion sur “Du Red Sparrow aux Red Shoes: l’incarnation de la chute d’Icare par l’art du ballet.

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