La violence du système prostitutionnel illustrée par la fiction: petit réquisitoire pro-abolitionniste

Ce 13 avril 2018 marque les deux ans de la loi du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et la traite des êtres humains aux fins d’exploitation sexuelle.

Très débattue et médiatisée, cette loi a connu des débuts difficiles. Elle a été immédiatement associée à la pénalisation du client, son deuxième volet d’action étant très souvent mis de côté sinon oublié. Or, le volet répressif (pénalisation du client et lutte contre le proxénétisme) ne vaut qu’avec son pendant: l’accompagnement des personnes prostituées vers la sortie de la prostitution, la réinsertion sociale et professionnelle. Cette loi prévoit en effet la mise en place de commissions départementales relatives à la mise en place de parcours de sortie des personnes en situation de prostitution.

Or, l’une de mes missions de service civique a consisté en l’installation et au suivi de cette commission en Seine-Saint-Denis. C’est donc en toute connaissance de cause que je défends corps et âme l’abolition de la prostitution, alors que j’étais partagée sur la question il y a encore quelques mois.

J’ai déjà évoqué en filigrane le fait prostitutionnel dans des articles précédents: notamment le combat de la reine Kelsea Glynn dans la Trilogie du Tearling, ou celui de Dame Eboshi dans Mononoké, pour l’abolition de la prostitution et la protection de celles et ceux qui en sont victimes.

Car oui, je considère que les personnes prostitué.e.s sont victimes du système prostitutionnel. Quand je parle de système, je renvoie tant à la notion de réseau organisé (proxénétisme, traite des êtres humains) qu’à celle d’engrenage ou de cycle causes-conséquences.

Quand on ne lit que les témoignages de prostitué.e.s revendiquant le statut de travailleu.r.s.e.s du sexe, on peut être tenté de penser que la prostitution résulte d’un choix assumé et relève du droit à disposer librement de son corps.

Or il ne s’agit pas ici d’une simple opposition entre d’un côté ce droit à disposer librement de son corps, et de l’autre le principe de dignité humaine accusé de déguiser une « police des mœurs ». Je ne porte aucun jugement envers les personnes prostitué.e.s, de même qu’il ne me viendrait pas à l’esprit de juger ou de dénigrer n’importe quelle victime de violences psychologiques, physiques ou sexuelles.

Pour avoir suivi une formation de 48h, répartie sur 6 jours, sur les tenants et les aboutissants du système prostitutionnel ; pour avoir travaillé avec des associations accompagnant des personnes victimes de la prostitution ; et pour avoir lu les récits de vie de ces personnes, j’ai fini par en conclure que le fait prostitutionnel est infiniment plus complexe que la question du choix, de la dignité ou du droit à la libre disposition de son corps.

Tout d’abord, la plupart des victimes de la prostitution sont des personnes intégrées de force dans des réseaux de traite des êtres humains, et ne touchent même pas l’argent versé en échange de leur corps. Pour un aperçu de l’horreur que représente l’esclavage sexuel, je vous conseille de lire ou de visionner La servante écarlate de Margaret Atwood, dont l’adaptation est disponible sur Netflix. On y affronte le spectacle d’une version totalitaire des Etats-Unis, où les dissidents, les homosexuels et les prêtres catholiques sont condamnés à mort par pendaison ; où les hommes occupent des positions de pouvoir tandis que les femmes ont été démises de leur statut de citoyennes: elles ne peuvent ni travailler, ni posséder d’argent, ni être propriétaires, ni même lire. Elles sont réparties en castes, dont la plus basse, celle des Servantes, est constituée de mères pondeuses uniquement dédiées à la reproduction.

Même quand elle n’a pas été forcée par un réseau de proxénétisme, la prostitution ne résulte pas vraiment d’un choix, mais d’un parcours de vie généralement violent et fragilisant. La majorité des personnes en situation de prostitution ont subi ou été témoin de violences (notamment sexuelles) dans leur enfance/adolescence et/ou ont traversé des parcours migratoires éprouvants. De nombreux facteurs explicatifs interviennent: l’isolement (arrivée dans une nouvelle ville, un nouveau pays, loin de sa famille et de ses amis), le manque d’estime de soi, la nécessité de compenser un manque de reconnaissance socio-économique,… ainsi que la nécessité économique tout court, mais associée à d’autres facteurs fragilisants.

Beaucoup de détracteurs de la loi dénoncent la dégradation des conditions de travail (même si je parlerais plutôt d’exploitation) des personnes en situation de prostitution, comme dans cet article du Monde reprenant l’étude d’Hélène Le Bail, chercheuse au CNRS, faisant état du bilan de la prostitution en France deux ans après l’application de la loi du 13 avril 2016. Des passes de moins en moins chères, de moins en moins protégées, pour ne pas faire fuir les quelques clients que le risque de pénalisation n’a pas fait fuir.

Bien sûr que ces dégradations sont réelles, je ne saurais nier les difficultés auxquelles sont confrontées ces personnes. Mais, soyons honnêtes: d’une part, et c’est malheureux, ce volet répressif de la loi est encore peu appliqué: quasiment aucune condamnation, et très peu d’amendes distribuées. Pas de quoi faire si peur aux clients, qui cherchent surtout des excuses pour prendre du bon temps à moindre frais. D’autre part, les personnes prostituées subissaient DÉJÀ, avec ou sans loi, des violences telles que le marchandage (imaginez que l’on vous évalue en vous donnant un prix: 10 ou 30€, le sentiment de dévalorisation est sûrement le même…) ou les exigences de relations non protégées.

D’ailleurs, comment déclarer un viol quand on est prostitué.e? La police vous rit au nez. Et pourtant, les viols et violences ne manquent pas dans le milieu. Ils en sont au contraire facilités. Jusqu’aux féminicides et homicides.

La prostitution est une véritable violence physique et psychologique: elle génère maladies (MST, dépression), fatigue liée aux horaires et à la peur des « mauvaises rencontres », fatigue du corps, coups et blessures, stress, perte de désir sexuel et troubles de la sexualité, etc.

Le film de Pedro Almodovar, Tout sur ma mère, souligne bien cet épuisement physique, ici lié au sida, dont le point culminant (si l’on peut parler ainsi d’un effondrement) est la mort du corps.  Ce film montre aussi comment les violences envers les personnes transexuelles et transidentitaires sont renforcées dans la prostitution, ainsi que la difficulté d’assumer une vie amoureuse et familiale dans cette situation.

Nombreux sont les clients de la prostitution qui se réconfortent ou se justifient dans l’idée que la personne prostituée prend aussi du plaisir à les satisfaire. Le cliché du client « bienfaiteur » ou « amoureux » est bien résumé par Pretty Woman ou par l’illusoire liaison amoureuse de Tyrion avec Shaë dans Game of Thrones.

Je crois me souvenir qu’une série que je regardais au collège, Skins, évoque également la question du « michetonnage », à savoir l’échange de services sexuels contre des cadeaux chez les adolescents. Antichambre, donc, ou version collégienne et lycéenne, de la prostitution étudiante.

Ainsi, de même qu’on ne peut pas accepter la peine de mort pour certains crimes, alors qu’elle pourrait être utilisée à tour de bras pour punir d’autres délits, on ne peut légaliser la prostitution pensée comme choisie et assumée (si tant est qu’elle puisse vraiment l’être) sans prendre le risque de ne pouvoir gérer les dérives inévitablement associées: traite des êtres humains, esclavages sexuels, prostitution de mineurs, viols et violences, homicides et féminicides, et j’en passe.

Et si vous n’êtes pas convaincu, ou que vous souhaitez en savoir plus sur le sujet, je vous invite à aller faire un tour sur le site de l’Amicale du Nid, une association qui fait un travail formidable pour aider les personnes qui souhaitent sortir de la prostitution.

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