Miyazaki face à l’histoire: une conférence de Michael Lucken

Samedi 7 avril dernier, la bibliothèque Rainer Maria Rilke a accueilli Michael Lucken, historien et enseignant-chercheur à l’INALCO (Institut National des Langues et des civilisations orientales), pour une conférence intitulée « Miyazaki face à l’histoire: analyse du film Le vent se lève. »

 

Cette rencontre s’inscrivait dans un cycle d’animations organisées autour du Japon tout au long du mois d’avril, et dont vous pouvez trouver le programme ici.

Avant de restituer le contenu de cette conférence, j’aimerais revenir sur la place des femmes dans les œuvres de Miyazaki, et, plus généralement, du studio Ghibli.

Les héroïnes de Miyazaki

Dans une interview citée par Mr. Japanization, Hayao Miyazaki dresse un éloge revendiqué de ses héroïnes : « Beaucoup de mes films comportent des personnages féminins forts. Des filles courageuses et indépendantes. Elles auront peut être besoin d’un ami, ou d’un soutien, mais en aucun cas d’un sauveur. Les femmes sont capables d’être de vraies héroïnes, tout autant que les hommes »

Ses films mettent en valeur des femmes fortes et plurielles, représentant tous les âges: l’enfant, la jeune fille, la femme, la grand-mère. Ce sont aussi des personnages féminins ambivalents, qui s’extraient du manichéisme. Des femmes dont la cruauté s’explique souvent par des blessures, et qui s’avèrent généralement être capables de compassion et de générosité. Dame Eboshi, par exemple, qui s’oppose à San (Princesse Mononoké), n’est pas un personnage détestable: elle a sauvé des femmes de la prostitution, à une époque féodale où les droits humains (alors ceux des femmes!) et animaux n’étaient pas la priorité. Femme et leader forte, elle recueille des malades et des handicapé.e.s et confie à chacun.e une tâche de soutien de la communauté.

Miyazaki estime que les héroïnes permettent de mieux explorer les différentes facettes, les ambivalences, les difficultés de l’héroïsme, qu’elles sont plus complexes que les héros. Car ses héroïnes, si elles sont combatives, ne sont pas des « garçons manqués » et ne tentent pas de devenir des hommes. Elles incarnent des valeurs de respect, de compassion, de bonté, d’amour, de tolérance ou encore de pacifisme, et les hissent au rang de valeurs universelles qui font leur force d’héroïnes.

Une analyse du rapport à l’Histoire et à la création d’Hayao Miyazaki

Michael Lucken commence son exposé en rappelant que les oeuvres de Miyazaki ouvrent une formidable fenêtre sur la civilisation et l’histoire japonaises, en les rendant accessibles à toutes et tous, sans avoir à maîtriser la langue. Car les archives historiques et littéraires japonaises sont assez peu traduites.

Ces œuvres posent également des problématiques actuelles et transversales. La conférence portera spécifiquement sur le rapport complexe à l’histoire et à l’Histoire de Miyzaki, à travers une analyse de son dernier film, Le vent se lève.

Le vent se lève (2013)

le vent se lève

Synopsis: Inspiré par le fameux concepteur d’avions Giovanni Caproni, Jiro rêve de voler et de dessiner de magnifiques avions. Mais sa mauvaise vue l’empêche de devenir pilote, et il se fait engager dans le département aéronautique d’une importante entreprise d’ingénierie en 1927. Son génie l’impose rapidement comme l’un des plus grands ingénieurs du monde. Le Vent se lève raconte une grande partie de sa vie et dépeint les événements historiques clés qui ont profondément influencé le cours de son existence, dont le séisme de Kanto en 1923, la Grande Dépression, l’épidémie de tuberculose et l’entrée en guerre du Japon. Jiro connaîtra l’amour avec Nahoko et l’amitié avec son collègue Honjo. Inventeur extraordinaire, il fera entrer l’aviation dans une ère nouvelle.

Ce film est la biographie librement inspirée de la vie de Jirō Horikoshi, le concepteur des chasseurs bombardiers japonais Mitsubishi A6M surnommés « Chasseurs Zéro ». Pourquoi Miyazaki a-t-il consacré son dernier film à une figure japonaise aussi controversée que celle de Jirō Horikoshi ?

Le vent se lève est aussi une lecture de la vie de Miyazaki, qui confie lors d’une interview au Telegraph qu’il rêvait lui aussi de vols et d’avions lorsqu’il était petit. Son père dirigeait d’ailleurs la compagnie Miyazaju Airplane, une manufacture qui fournissait des ailes aux avions de combat japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Ce film est une interprétation de son rapport à la création et à l’histoire en tant que réalisateur japonais visionnaire.

La place de l’aérien dans les oeuvres de Miyazaki

Le studio Ghibli lui-même doit son nom à un avion de reconnaissance italien utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale: le Caproni Ca.309² Ghibli. Peut-on y voir une volonté de placer ce studio au rang de pionnier de l’animation japonaise et d’éclaireur de réflexions thématiques comme l’écologie, le rapport à la nature et à la technique, le pacifisme, le rapport aux femmes, le rapport à l’histoire, et j’en passe?

Les nacelles et autres engins flottants ne manquent pas dans l’univers Ghibli: le chateau dans le ciel, le château ambulant, le balai de Kiki la petite sorcière, le dragon de Chihiro,… Le titre même de ce dernier film, Le vent se lève, fait écho à l’un des premiers, Nausicaä de la vallée du vent (1984). On trouve également un cimetière d’avions dans Porco Rosso, le seul autre film de Miyazaki qui soit historiquement ancré dans le réel.

La ligne comme modèle de l’avion, du héros (Jiro) et de Miyazaki

La ligne conductrice le film est la suivante: Jiro aspire à donner naissance à un avion véritablement japonais, mais compatible avec la technique de point allemande. La ligne idéale de cet vion est matérialisée, comme sur l’image ci-dessous, par la ligne spontanée, légèrement courbée, des baguettes japonaises.

baguette avion

Cette ligne spontanée (celle que l’on dessine naturellement d’un coup de crayon) renvoie à la souplesse des créations japonaises par rapport à la rigidité plus anguleuse des conceptions allemandes ou occidentales en général. Ce film explore une opposition récurrente de l’œuvre de Miyazaki entre nature (plutôt associée à l’Orient) et technique (Occident) qui est ici beaucoup plus nuancée, moins polarisée.

Le vent se lève interroge le rapport du créateur (l’ingénieur Jiro, et à travers lui le réalisateur Hayao Miyazaki) à l’Histoire: le créateur peut-il faire abstraction du contexte pour créer une œuvre idéale et parfaitement belle? Dans la bouche de Jiro, son avion de combat, une machine de guerre et de mort, devient un « bel oiseau ». La création exige-t-elle de s’affranchir du contexte historique, politique et moral?

La chute d’Icare

Quand il était enfant, Hayao Miyazaki rêvait de voler. Certaines nuits, il imaginait son corps flotter parmi les nuages au dessus des villes japonaises d’Utsunomiya et de Kanuma, où il a grandi ; d’autres fois, la magie s’évanouissait soudain, et il retombait vers le sol, se réveillant en sursaut juste avant de s’écraser par terre.

(« When he was a child, Hayao Miyazaki dreamed of flight. Some nights, he imagined his body skimming the clouds above the Japanese cities of Utsunomiya and Kanuma, where he grew up; on others, the magic would suddenly cut out, and he would twist and hurtle downwards, waking with a jump before he hit the earth. » Source: interview donnée au Telegraph)

Le film s’articule autour d’une montée (la construction de l’avion) suivie d’une chute, d’un effondrement par le feu, la destruction, la guerre: l’échec. Michael Lucken y voit une version du mythe d’Icare, qui appartient au patrimoine mythologique japonais. La figure d’Icare se retrouve dans toute l’œuvre de Miyazaki: vouloir toucher le soleil/le ciel, s’y brûler les ailes puis tomber (la chute la plus extrême étant la mort). Mais dans la vision de Miyazaki, il n’y a pas cette connotation négative d’orgueil comme en Occident. Le mythe y est plutôt revisité dans une perspective moderne: dans la modernité, on ne croit plus au salut des âmes; autant s’efforcer d’aller le plus haut possible, quitte à échouer. Icare serait donc l’incarnation de l’homme moderne, qui veut s’élever vers le ciel tout en sachant pertinemment qu’il finira par chuter.

Le rêve de Jiro, le héros du film, de construire un avion magnifique est aussi celui de la nation japonaise. A ce moment là, le conférencier fait un lapsus entre « nation d’Asie » et « nazie » qui déclenche des rires dans le public. Car les liens entre le Japon, l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie sous-tendent ce film.

Le vent se lève diffère grandement des précédentes oeuvres de Miyazaki: il ne comporte aucune allusion à une nature mythique, mais est au contraire très réaliste et ancré dans un espace-temps précis, clairement délimité.

Les machines qui peuplent l’univers de Miyazaki sont soit des machines de mort, soit des machines permettant de se déplacer dans l’air. Ici les deux se rejoignent: l’avion de Jiro est une œuvre aérienne de mort.

La thématique de l’argent-roi qui gouverne le monde est très présente dans ce film, mais en filigrane: sur les couvertures des livres, dans les publicités, sur les produits alimentaires, etc.

Tout ceci converge vers une prise de conscience: le héros sait que pour réaliser son rêve (construire un bel avion), il lui faudra se compromettre avec l’industrie, la politique, l’armée. Les contraintes matérielles et contextuelles empêchent la réalisation pure de l’idéal. Icare devient alors la métaphore de la compromission de l’idéal: le rêve n’est pas détruit par la réalité, car le créateur a conscience, dès le début, de cette nécessaire compromission.

Le parallélisme entre l’ingénieur et l’artiste, le personnage et son créateur.

Cette vision reflète l’attrait pour le romantisme dans le Japon des années 1930, un romantisme philosophique importé de l’Allemagne. Ce romantisme rejoint l’idée que le créateur peut atteindre l’idéal en pactisant avec le diable: c’est le fameux pacte faustien. Michael Lucken propose donc de lire le Japon des années 30, et l’image qu’en donne Miyazaki, par le biais de l’approche romantique.

Le film établit un parallèle entre l’ingénieur et l’artiste. Le jeu des plans superpose les peintures de l’artiste-peintre que fréquente Jiro, et les dessins d’ingénieur de ce dernier. Qui tient ici le crayon? Miyazaki, ou ses personnages? D’ailleurs, un auditeur de la conférence se demande si, plutôt qu’à la figure d’Icare, on ne pourrait pas identifier Miyazaki à celle de Dédale, le père d’Icare et créateur?

Comment comprendre cette oeuvre dans la perspective de l’Histoire telle que Miyazaki l’a vécue? Peut-on voir des parallèles entre les rapports à l’Histoire et à la création du héros (qui ne voit pas que tout va à la catastrophe, qui ferme les yeux sur son rôle dans un projet de mort) et l’expérience artistique de Miyazaki?

Le refus du discours nationaliste

Comme l’avion de Jiro, le Japon de l’après-guerre s’est construit par rapport à l’Occident: en en imitant la technique tout en cultivant sa propre exception culturelle. De même, le cinéma d’animation de Miyazaki emprunte à l’animation occidentale (Disney en tête) tout en s’en distinguant. L’objectif d’Hayao Miyazaki à travers l’ensemble de son œuvre est de donner à l’animation japonaise ses lettres de noblesse, de la faire reconnaître internationalement.

L’animation des studios Ghibli est moins systématique que chez d’autres studios: il n’y a pas d’opposition frontale entre animation limitée et animation complète, mais plutôt une alternance des deux, un effort d’employer de nouvelles méthodes. Les studios Ghibli ont longtemps résisté à l’utilisation des techniques digitales, selon une volonté de rester fidèle à la nature: celles des bras, de la main qui tient le crayon, en écho à la nature végétale si chère à leurs productions. Par exemple, Hayao Miyazaki aimait organiser des ateliers en plein air avec ses équipes pour communier avec la nature.

Mais contrairement aux discours nationalistes qui se réapproprient les œuvres de Miyazaki, ce dernier se refuse à être le porte-parole d’une identité japonais close et très nationaliste. Peut-on lire ce dernier film atypique, si peu « miyazakien » pour certains, comme une réaction à ces usages nationalistes, comme un choix de ne pas mettre en avant des symboles ou messages qui puissent être récupérés par des discours auxquels il ne s’identifie pas? Miyazaki se définit en effet comme un pacifiste qui se méfie du discours national.

Dans Princesse Mononoké, par exemple, le combat pour la nature ne se fait pas dans une dimension nationaliste. Ce sentiment envers la nature n’est pas proprement japonais. Son regard environnemental et social se veut universel.

Ses films, tout comme les auteurs et artistes du Japon, s’inspirent de la culture occidentale. Certains passages du Vent se lève sont en français dans la version originale. Il faut dire que la poésie française a été un phare pour la génération japonaise d’après-guerre à laquelle Miyazaki appartient. Pour preuve, il existe plus de quinze traductions japonaises de Rimbaud!

Après celui de la ligne, le motif de la brisure

Le Voyage de Chihiro s’articule autour d’une opposition entre un monde de verticalité et un monde d’horizontalité. Le monde de la verticalité du Palais des Bains, visuellement marqué par des plongées et contre-plongées, des escaliers vertigineux et des ascenseurs, renvoie à la hiérarchisation caractéristique de la modernité: schématiquement, les pauvres sont en bas et les riches en haut. Et, entre les deux, un tunnel pour relier l’un à l’autre. Hors du Palais des Bains s’ouvre un monde d’horizontalité caractéristique de la nature, calme et délimité par des lignes d’horizons.

Ce qui réconcilie le vertical et l’horizontal, c’est la diagonale, dont Le Château ambulant est l’illustration ultime: dans ce film, la ligne disparaît, et la couleur explose.

Dans Le vent se lève, la ligne principale est celle de la brisure. La ligne brisée est LE motif récurrent du film. Les ailes présentent une cassure, jusqu’au prototype final.

ligne brisée avion

Ce motif de la brisure se retrouve un peu partout dans le film. Dans le cinéma d’animation, chaque détail est pensé et résulte d’un choix. L’analyse plan par plan et en ce sens révélatrice de l’intention du réalisateur. Or quand on décortique Le vent se lève image par image, on aperçoit la récurrence de ce motif de brisure: dans un avion en papier, au fond d’une tasse, sur le papier peint, etc. La rupture graphique la plus spectaculaire est celle produite par un tremblement de terre: s’observe alors un passage d’une dessin typiquement japonais à un graphisme occidental de lignes rouges de sang, de lave et de feu.

Comment matérialiser le vent (symbole de tournure, de changement d’époque et de mentalité) dans le cinéma d’animation, sinon par la brisure? La brisure de la ligne d’horizon par le vent, par exemple. Les bruitages du film, réalisés à la bouche (ce qui rejoint l’idéal d’artisanat, d’humain, de naturel) dessinent aussi quelque chose de l’ordre de l’oscillation, de la brisure.

Cette récurrence du motif de ligne brisée vient supplanter celui de la ligne pure, spontanée du début. Comme si l’idéal s’était brisé. Ou comme si la brisure était devenue l’idéal.

Ce dernier film est donc placé sous le signe de la brisure, associée au mythe d’Icare. Elle se décline aussi dans les péripéties: des avions se cassent, ainsi que dans la construction même du récit: les moments d’envol s’achèvent sur des brisures, les moments d’exaltation créatrice s’alternent avec des moments d’abattement sévère.

Cette brisure n’est autre, finalement, que la tension entre l’artiste et son époque que Michael Lucken soulignait plus en avant dans son propos. Pourquoi achever sa fimographie sur cette tension? Miyazaki souhaitait-il résumer son oeuvre par l’idée que la réalisation d’un rêve passe par la compromission?

Tous les artistes ne se compromettent pas dans leur recherche d’idéal. Mais il est vrai que la plupart des artistes qui marquent leur époque y parviennent parce qu’ils ont, précisément, établi un dialogue avec cette époque. « Commercer » avec son temps fait vivre l’artiste. Le sous-titre du Vent se lève, « il faut tenter de vivre », marque cette idée.

Les Contes de la princesse Kaguya s’achèvent d’ailleurs sur ces paroles: ce monde de compromis et de compromissions, c’est celui que j’aime.

Toutefois, la fin du film Le vent se lève marque un retour dans le mythe, dans le rêve et l’enfance, comme pour repartir vers l’idéal, loin de l’accablante réalité de la chute, de la mort et de l’échec.

Une version vidéo de la conférence est disponible ici.

Bon vent!

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