Quand les séries dénoncent l’impunité du viol: « Veronica Mars », « 13 reasons why » et « Stay Away ».

L’une des scènes qui m’indignent le plus (et elles sont pourtant nombreuses) dans la série Veronica Mars est celle où Veronica est ignorée et humiliée par un abruti de shérif lorsqu’elle vient déposer plainte pour viol. Il ne la prend pas au sérieux et va jusqu’à lui signifier qu’après tout, même si c’est vrai, elle l’a sûrement bien cherché! La saison 1 est d’ailleurs ponctuée de remarques de ses camarades de classe l’accusant d’être une trainée, répandant des rumeurs sur sa prétendue vie sexuelle débridée et la jugeant en conséquence, alors même que son unique relation sexuelle n’est autre que le résultat d’un viol. Nombre d’auteurs de viols recourent à des stéréotypes sexistes pour reporter la faute et la honte sur la victime: ils accusent un comportement jugé « aguicheur », par exemple, ou une tenue provocante.

S’ensuit une marche, ou plutôt une traversée du désert, de la honte. Quand la victime en porte le stigmate physique, le sentiment de honte est encore plus violent. Par exemple, Veronica Mars enquête à moment donné sur une série de viols effectués sur un campus universitaire, où les victimes sont non seulement droguées et violées, mais se réveillent avec la tête rasée, signe tangible de leur dénuement psychologique. Cette double punition me fait penser aux femmes tondues après la Seconde Guerre mondiale pour avoir collaboré ou fraternisé d’une manière ou d’une autre avec les soldats allemands. Cette marche de la honte, que l’on peut assimiler à du harcèlement, vient redoubler la souffrance de la victime et peut conduire à des extrémités encore plus dramatiques. 13 reasons why, qui dénonce, à travers un réquisitoire posthume en cassettes audio, un harcèlement scolaire s’achevant sur un suicide (no spoil: ceci est annoncé dès l’épisode 1), en est un parfait exemple. Face à la honte, la personne s’efface, jusqu’à parfois disparaître.

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Pour en revenir à Veronica: certaines des conséquences de ce viol (une maladie sexuellement transmissible) sont même retournées contre elle lors d’un procès au cours duquel elle est amenée à témoigner. L’injustice est alors poussée à son comble: on essaie de la rendre coupable d’une situation dont elle a été victime.

J’avais déjà abordé ce sujet de la culpabilité de la victime dans un article sur la saison 1 de Jessica Jones, qui aborde le viol en insistant sur l’impuissance de celles et ceux qui en sont victimes. Une impuissance « pendant », mais aussi « après » : incapables de prouver l’existence d’une quelconque contrainte, leurs plaintes ne valent rien aux yeux de la police ou de la justice. La culpabilité provoquée par le sentiment d’impuissance et la facilité avec laquelle elles ont été manipulées à l’encontre de leur volonté est des plus traumatisantes. Dans Jessica Jones, cette impuissance est provoquée par le pouvoir coercitif de son méchant, Kilgrave. Elle vient faire écho à ce qui, dans la réalité, relève d’un écart de force entre la victime et son assaillant.e (force physique, menace d’une arme,…) ou d’un écart d’état de conscience (drogue, alcool,…). Cette impuissance peut se traduire par un phénomène de sidération ou de dissociation, deux noms pour désigner un même mécanisme de survie. En effet, lorsqu’une personne est confrontée à un choc traumatique, son esprit peut se dissocier de son corps pour lui épargner un arrêt cardiaque. Ainsi, le corps se relâche, comme mort, pour éviter… la mort. Une mort temporaire du cerveau pour éviter celle, définitive, du cœur. Lors de tels phénomènes, la victime ne se débat pas, ne cherche pas à s’échapper, ne hurle pas son non-consentement. Ce qui est bien utile à la défense des présumés agresseurs…

Lire cet article de Madmoizelle sur l’explication scientifique de la passivité de certaines victimes de viol pendant l’agression.

La tendance générale à la culpabilisation des victimes de viol est dénoncée par le Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes qui a publié en octobre 2016 un avis intitulé : « Avis pour une juste condamnation sociétale et judiciaire des viols et autres agressions sexuelles ». Selon les chiffres avancés dans ce rapport, chaque année en France on estime à environ 100 000 le nombre de victimes de viol, dont 85% sont des femmes. Au final, seulement 1 victime sur 10 porte plainte, et seulement 1 plainte sur 10 aboutit à une condamnation. Entre à la difficulté de réunir des preuves et la persistance des stéréotypes, le parcours judiciaire des victimes de viol est un véritable parcours du combattant qui tend à décourager les plaignants d’un côté et à favoriser une certaine impunité des coupables de l’autre.

Cette impunité est une nouvelle blessure qui vient s’ajouter aux précédentes. Dans Veronica Mars, la faute en revient au policier qui refuse de donner suite à la plainte de la jeune fille. Dans 13 reasons why, le psychologue scolaire auquel s’adresse Hannah est certes de meilleure volonté, mais finit par la mettre au pied du mur: il ne peut rien faire pour elle sans le nom de son agresseur. Or, dans de nombreux cas, c’est justement l’identité même de l’agresseur qui pose problème: soit parce que la victime l’ignore, soit parce que l’agresseur fait partie d’une élite intouchable.  Une élite bénéficiant d’un quelconque ascendant social, économique et/ou politique sur la victime ou les instances chargées de l’affaire. C’est d’autant plus notoire dans des communautés fermées et hiérarchisées, souvent subordonnées à leurs propres services de police et de justice: les corps d’armées, les services de renseignement, les campus universitaires…

J’ai en effet découvert grâce aux séries que les campus américains fonctionnaient sur ce modèle, avec des organes de police et de justice indépendants de ceux des États. Ce qui semble rendre plus facile d’étouffer les affaires de harcèlement, d’agressions ou de viol impliquant d’éminents universitaires, des athlètes vénérés ou autres privilégiés des zones d’ombres du droit. Évidemment, tout n’est pas aussi corrompu, ou tout blanc tout noir. Mais cette réalité existe.

Et elle constitue la trame de fond d’une série absolument géniale: Stay Away, ou Sweet/Vicious pour les intimes (ou pour la version française, comme vous le l’aurez pas deviné grâce à ses sonorités très francophones). Cette série s’empare à bras le corps de ce sujet sensible qu’est la culture du viol, terreau de l’impunité dont bénéficient nombre d’auteurs de viol et d’agressions sexuelles. Comme les merveilleuses productions télévisuelles de ce genre sont apparemment vouées à être abruptement interrompues, je ne peux que vous conseiller la saison 1 et pleurer l’absence de saison 2 des aventures de Jules et Ophelia.

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Ces deux étudiantes que tout oppose s’improvisent justicières et s’efforcent de punir, sur leur campus, les violeurs et agresseurs sexuels que leurs victimes ont peur de dénoncer ou qui ne sont pas poursuivis malgré les dénonciations. Jules et Ophelia incarnent un phénomène croissant de « vigilantisme », qui consiste à faire justice soi-même quand on se sent abandonné par les autorités compétentes. Quand on a le sentiment de ne pas pouvoir peser sur la balance de la justice, on s’en écarte pour recourir à des moyens plus radicaux. Ce duo improbable est composé d’une blonde studieuse (Jules), en apparence sage et sans histoire, et membre d’une sororité réputée pour former des femmes d’ambition, et d’une étudiante en droit aux cheveux verts puis bleus (Ophelia), hackeuse à ses heures perdues. Leur collaboration commence le jour où Ophelia découvre que Jules n’est autre que le mystérieux vengeur masqué qui s’emploie à tabasser certains étudiants pour les dissuader de reposer leurs sales mains sur des personnes non consentantes, et décide de mettre ses compétences informatiques au service de cette noble cause, quoique violente et hors-la-loi (mais il en faut plus pour effrayer une pirate du net). C’est le contraste entre la double identité de Jules qui a inspiré la version francophone du titre: « sweet » pour le côté sage et bonne élève de la membre de sororité en apparence parfaite et conforme qu’elle incarne le jour, « vicious » pour la justicière brutale qu’elle devient une fois la nuit tombée et sa cagoule enfilée.

On entrevoit une métamorphose similaire dans l’épisode 13 de la saison 1 de Riverdale, où un groupe de lycéennes décide de se venger de ceux de leurs camarades qui collectionnent les conquêtes comme des trophées, tiennent un carnet de « comptes », et accumulent les actes de harcèlement et de diffamation. Voyant qu’aucune de leur plainte ne fera cesser ce comportement, Betty et Veronica tendent un piège à l’un d’eux pour lui faire avouer la vérité au sujet de ses prétendues conquêtes. Mais sous la colère, Betty perd tout contrôle d’elle-même et manque de noyer le jeune homme. Or, pour cette scène, elle a enfilé une perruque brune et un costume SM: cet accoutrement vient marquer son passage du côté obscur, elle l’angélique et brillante élève blonde que tout le monde considère comme parfaite. Cette transformation, qui se réitère par la suite, fait pour moi écho au titre de Sweet/Vicious et à la double vie de Jules.

Pour revenir à cette dernière, si elle s’est lancée dans une telle entreprise c’est pour remédier à son propre sentiment d’impuissance. Suite à une soirée bien arrosée, elle s’est faite violer par un membre d’une fraternité, qui n’est autre que le petit-ami de sa meilleure amie. Or, quand elle a voulu porter plainte, une conseillère du campus l’en a dissuadée, sous prétexte que l’affaire nuirait à la réputation de l’établissement. Car son violeur est aussi une star du football américain, image de réussite et visage de l’université. Lorsqu’elle se décide à accuser publiquement son agresseur, Jules se retrouve confrontée au scepticisme voire au mépris de nombreux autres élèves, et sa version des faits remise en question: ne chercherait-elle pas, après tout, à se disculper du fait d’avoir couché avec le copain d’une amie? NON.

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« Ce n’était pas à toi de prendre ce que tu m’as pris » (Jules)

C’est ce que l’autre affirme, convaincu qu’aucune fille ne pourrait résister à son charme et qu’elle ne peut tout bonnement pas ne pas avoir été consentante. Le violeur d’Hannah dans 13 reasons why porte le même discours: convaincu de son bon droit et de son charme irrésistible, Hannah n’est pas sa première victime. Cette série illustre d’ailleurs bien le phénomène de perte de mémoire traumatique, conséquence du phénomène de sidération.

Toujours est-il que l’enquête interne qui suit la plainte de Jules, menée par des agents payés par une université bien résolue à ne pas ébruiter l’affaire et à se prémunir de tout scandale, n’est qu’un simulacre de justice: une justice où la réputation fait loi, sans impartialité, et sans procès.

Pas étonnant que Jules se soit décidée à faire justice elle-même… Même si le vigilantisme, qui se supplante au droit, n’est pas la justice, et qu’il a ses limites, qui sont par ailleurs explorées et exploitées par la série. Jules passe ainsi l’été qui suit son agression à apprendre les arts-martiaux et à se construire une carapace tant physique qu’émotionnelle. Elle devient une véritable bête de combat, ou plutôt un ninja, comme la surnomme Ophelia, qu’elle entreprend de former au self-defense à son tour. Une belle histoire d’amitié, et une belle leçon de courage sur fond de décisions pas toujours politiquement et légalement correctes… mais pour lutter contre un système lui-même incorrect, ça se défend, non?

Cette série prône aussi un message d’espoir et met en avant une forme de solidarité féminine à contre-pied des réactions de culpabilisation. Stay Away, la version originale du titre, renvoie à un mur (cf l’image qui illustre ce post) que Jules et Ophelia découvrent dans les toilettes des filles, et sur lequel sont inscrits les noms d’agresseurs sexuels (ce mur devient ainsi le tableau de chasse de ces deux justicières) mais aussi des phrases d’encouragement, telles que: « You are not alone » (tu n’est pas seule) ou « We believe you! » (nous te croyons!). Cela peut sembler dérisoire, mais cette solidarité, ce sentiment de soutien, font du bien.

Cette série m’a donné envie de faire ma thèse sur la gestion du harcèlement sexuel et des agressions sexuelles dans les universités. C’est depuis devenu un sujet très en vogue, et des efforts d’amélioration on sûrement été engagés, aux Etats-Unis comme ailleurs. C’est le cas en France, où les cellules d’écoute et d’accompagnement se sont développées, sur le modèle de ce qu’offrent l’Université Sorbonne Paris Cité (USPC) et les universités et établissements membres. Reste à espérer que la mise en pratique soit fidèle à la théorie… J’ai commencé ma propre petite (et modeste) inspection de ce qui est mis en place dans les universités d’Île-de-France au cours de mon service civique à la délégation aux droits des femmes. L’accès aux sources et aux données est en tout cas certainement facilité. Toujours est-il que même si je ne suis plus très sûre de vouloir me lancer dans une thèse, la question mérite d’être creusée, quel qu’en soit le format de recherche et de restitution!

Sur ce sujet, voir aussi la bande-dessinée d’Una, L’une d’elles.

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