« L’une d’elles », la BD nécessaire d’Una sur les violences faites aux femmes

4eme de couverture

« Un récit personnel dévastateur sur les violences faites aux femmes sur fond d’affaire de l’éventreur du Yorkshire, le tueur en série qui a sévi en Angleterre et tué treize femmes entre 1975 et 1980.

Nous sommes en 1977, Una a douze ans et vit dans le West Yorkshire. Un assassin sème la panique dans la région en s’attaquant à des femmes isolées, en majorité des prostituées. La police peine à résoudre l’affaire – en dépit de milliers d’heures passées à la recherche du tueur et alors que les forces de l’ordre ont interrogé plusieurs fois le meurtrier sans le savoir. L’incapacité des policiers à trouver le coupable soulève l’indignation à travers le pays. Dans la période où ces meurtres ont eu lieu, Una a été victime d’une série d’agressions sexuelles, agressions dont elle s’est par la suite sentie coupable.

Retraçant son histoire personnelle, expliquant les raisons des ratés de l’enquête, fournissant des statistiques édifiantes sur le degré d’impunité des hommes coupables de féminicides et d’agressions sexuelles, L’une d’elles explore ce que signifie grandir dans une société où la violence masculine n’est jamais remise en question. Avec le recul, Una décrypte ce qui lui est arrivé il y a une trentaine d’années, se demande si quelque chose a vraiment changé et questionne nos sociétés qui imposent aux victimes de ces violences d’en payer elles-mêmes le coût. »

Cette bande-dessinée, qui vient tout juste de sortir en librairie, m’a sauté aux yeux depuis le présentoir où elle était exposée. J’ai immédiatement deviné que le titre se rapportait aux victimes de violences sexuelles, et, déformation professionnelle oblige, je n’ai pu que m’en saisir pour la feuilleter. Sa couverture m’a paru à la fois sombre (les arbres morts en bas, la palette de couleurs très stendhalienne en rouge et noir) et poétique, pleine d’un infime espoir. Un mouvement du bas vers le haut, avec un ligne de démarcation distincte. Una se raccroche à une bulle vide, qui semble l’emporter en l’air comme un ballon de baudruche, l’élever au dessus de cette effrayante forêt. On peut interpréter ce dessin de plusieurs façons: la parole qui libère, qui l’éloigne de la souffrance et de la peur ; la parole qu’il faut retenir, à laquelle elle se raccroche pour qu’elle ne s’échappe pas, pour que ce qui lui est arrivé ne soit pas oublié ; la parole difficile (la bulle est vide), symbole de la culpabilité des victimes entre autres nombreux freins à la libération de cette parole. La bulle vide représente aussi la souffrance muette, délaissée, ignorée. Raconter cette histoire sous forme de bande-dessinée renforce cette idée: Una choisit le dessin pour exprimer ce que les mots ne peuvent pas dire.

La seule touche de couleur de cette couverture est la robe rouge d’Una. Dans la symbolique occidentale, le rouge est la couleur du pouvoir et de l’honneur (légion d’honneur, magistrature, tapis rouges, intérieur des théâtres, habit cardinal,…) mais aussi du danger (le sang, le feu, le combat, la passion)  et de l’émotion: celui ou celle qui est pris par un fort sentiment (de gêne, de colère, de honte,…) ou par un puissant désir sexuel peut devenir rouge du visage, avoir le rouge aux joues, s’empourprer. D’ailleurs, l’expression « voir rouge » signifie se mettre en colère: c’est d’ailleurs la couleur utilisée pour exciter les taureaux dans la tauromachie. Le rouge est donc associé à l’instinct combatif et aux tendances agressives, à la sexualité et à la pulsion sexuelle, à la passion et au besoin de conquête. D’après le site Code Couleur, « Le rouge est sûrement la couleur la plus fascinante et ambiguë qui soit. Elle joue sur les paradoxes, anime des sentiments passionnels en complète contradiction : amour / colère, sensualité / sexualité, courage / danger, ardeur / interdiction… Cette couleur remue les sentiments sans aucun doute. Elle s’impose comme une couleur chaleureuse, énergique, pénétrante et d’une certaine manière rassurante et enveloppante. D’un autre côté, on l’associe au sang, à l’enfer et à la luxure. Cette couleur chaude ne laisse donc pas indifférent et c’est là toute sa force : elle remue les passions, qu’elles soient positives ou négatives.« 

Je doute que ce soit un hasard si Una a choisi cette teinte pour donner vie à son personnage. Car le rouge et son ambiguïté symbolique renvoient aux paradoxes inhérents aux affaires de viol ou d’agression sexuelle. A la confusion entre sexe forcé et sexualité, entre permission et interdiction, entre passion mutuelle et pulsion unilatérale à assouvir. La métaphore guerrière fonctionne: comme sur le champ de bataille, celui/celle qui conquiert prend son dû, et est couvert.e d’honneur, tandis que celui/celle qui a été conquis.e se noie dans la honte et la culpabilité d’une défaite rouge sang. On conspue celui ou celle qui s’est fait.e agresser, comme si son honneur avait été bafoué (la notion de crime d’honneur, qui justifie le bannissement voire l’exécution de femmes dans certains pays, est tout à fait révélatrice), tandis que l’agresseur s’en tire, parfois même avec les honneurs de s’être approprié un trophée. Mais le rouge est aussi la couleur du courage: celui qu’il faut à la victime pour se relever, s’en sortir, relever la tête, trouver la force de parler, d’accuser, de témoigner. C’est la couleur de la vitalité, qui donne la force de vivre et le courage de survivre.

Pour rendre son propos plus percutant, Una confronte sa propre expérience, souvent banalisée, avec les dessous de l’affaire de l’éventreur de Yorkshire en Angleterre, qui a elle soulevé l’opinion populaire. Elle interroge ainsi les rouages sociaux sous-tendant les violences faites aux femmes à partir d’un travail documentaire alimenté d’une réflexion autobiographique. Le résultat est intelligent, beau et saissant.

Pour compléter, je vous conseille ce court article de Culturebox. Même si le mieux reste encore de lire ce superbe album!

A défaut de pouvoir le feuilleter ou de vous le procurer, vous trouverez ici quelques pages de L’une d’elles.

Fiche technique
L’une d’elles, Una, éditions çà & là.
Titre originale: Becoming unbecoming
Parution française le vendredi 16 mars 2018

Format : 17×23 cm, broché
208 pages n&b et couleurs
Prix de vente : 20 euros
ISBN : 978-2-36990-250-8

Sur ce sujet, lire aussi l’article sur la dénonciation par les séries de l’impunité liée au viol.

2 réflexions sur “« L’une d’elles », la BD nécessaire d’Una sur les violences faites aux femmes

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