Quand Annalise Keating revisite l’affaire Roman J. : pour une approche intersectionnelle et idéaliste de la justice

Grâce à cette invention de génie qu’est la carte UGC illimitée (mon précieuuux), j’ai enchaîné plusieurs séances ciné ce week-end. Fort heureusement, certaines ne se sont pas laissées faire et ont revendiqué haut et fort leur message émancipateur.

unchained
ça y est, vous l’avez?

En particulier L’Affaire Roman J., dans laquelle Denzel Washington incarne Roman J. Israel, un avocat noir spécialisé dans les droits civiques et se décrivant comme un idéaliste du droit, un avocat militant avec ferveur en faveur des droits humains. Plus tout jeune, il a consacré ses temps libres à l’élaboration de recours collectifs destinés à rénover en profondeur les fondations de la justice. Déterminé à les défendre, il n’en a pourtant pas encore eu l’occasion. Lorsque son patron et mentor est hospitalisé, il se retrouve sans emploi, et ses convictions sont rapidement confrontées aux nécessités économiques. Ainsi le résume-t-il: « Concilier des aspirations contradictoires chez une même personne demande beaucoup d’efforts ». Ce film, porté par la très belle interprétation de Denzel Washington, propose une réflexion sur cette lutte intérieure entre idéaux et nécessités à laquelle nous sommes tou.t.e.s plus ou moins confronté.e.s à moment donné.

tenor
mais pourquoi choisir quand on peut avoir les deux?

L’une des raisons pour lesquelles j’ai particulièrement apprécié ce film, c’est qu’il permet à ce cher Denzel d’endosser de nouveau ce rôle d’avocat dans lequel je l’ai découvert, aux côtés de Tom Hanks (mon amour). Philadelphia (1993) est un film magnifique, l’un de mes classiques. Il met en scène un quadruple combat: celui d’un avocat (Tom Hanks), homosexuel séropositif, qui se décide à attaquer ses ex-employeurs pour licenciement abusif ; celui d’un homme qui se bat contre la maladie, et d’une famille qui se bat pour cet homme ; celui d’un autre avocat (Denzel Washington), pour surmonter ses propres préjugés et prendre la défense de son confrère ; celui, finalement, de deux avocats stigmatisés par la société pour dénoncer et abolir toute forme de préjugés et de discriminations. Philadelphia est selon moi une véritable ode à l’humanité.

L’affaire Roman J. est aussi venu doublement faire écho à la saison 4 de How to get away with murder à travers laquelle Annalise Keating, avocate pénaliste afro-américaine et professeure de droitse bat pour une justice non biaisée, c’est-à-dire également appliquée à tous, quelles que soient les origines sociales, la situation économique, l’appartenance raciale et les préférences sexuelles de la personne. Elle se consacre à un recours collectif ayant pour objectif de pointer les failles du système judiciaire américain, particulièrement discriminatoire envers les noirs, les femmes et les homosexuels (et les trois à la fois, n’en parlons pas!). La France n’est d’ailleurs pas en reste: l’ouvrage de Didier Fassin, L’Ombre du monde, une anthropologie de la condition carcérale (2015) est en ce sens tout à fait éclairant. Cette prise en compte des différentes variables ethniques, sexuées, et socio-économiques dans l’élaboration de son plaidoyer contre le système judiciaire correspond à ce que j’appelle l’approche intersectionnelle de la justiceL’intersectionnalité renvoie à une démarche sociologique  qui vise à étudier les intersections entre les différentes formes de domination et de discrimination (de sexe, de race, de classe, de sexualité). Par exemple, une femme noire et lesbienne sera potentiellement confrontée à trois formes de discrimination, qui ne peuvent vraisemblablement être étudiées séparément si l’on veut saisir le phénomène discriminatoire dans son ensemble.

tumblr_oeas972Aed1scqrkjo1_500
« L’Administration est composée de 3 vieux hommes blancs. Comment je le sais? »

Ce recours atteint son apogée lors de l’épisode 13, au cours duquel Annalise défend son dossier auprès de la Cour Suprême des Etats-Unis afin de redonner toute sa valeur au 6e amendement de la Constitution américaine, qui est supposé assurer un droit de la défense intègre et juste: « Dans toutes poursuites criminelles, l’accusé aura le droit d’être jugé promptement et publiquement par un jury impartial de l’État et du district où le crime aura été commis — le district ayant été préalablement délimité par la loi —, d’être instruit de la nature et de la cause de l’accusation, d’être confronté avec les témoins à charge, de disposer de moyens légaux pour contraindre la comparution des témoins à décharge, et d’être assisté d’un conseil pour sa défense. ».

Et elle fait ça comme une cheffe.

Il faut dire qu’Annalise Keating est un modèle de force morale absolument épatant. Largement éprouvée par la vie (abus sexuels dans l’enfance, deuils multiples, et j’en passe) et constamment critiquée par ses pairs, elle s’est forgé les armes de sa propre défense. Toujours déterminée à protéger ceux qu’elle aime ou avec qui elle travaille, sa langue affutée et sa hargne en font une excellente avocate, aux plaidoyers féroces.

200w_d
« on ne marque pas l’histoire en étant appréciée »

Parallèlement à ses engagements pour les autres, elle mène un combat intérieur contre (entre autres) son alcoolisme, principale conséquence visible des démons de son passé.

Cet épisode 13 est également notable en ce qu’il a donné lieu à un crossover avec la série Scandal, et son héroïne Olivia Pope.

200_d copie

Conseillère en relations publiques et experte en gestion de crise (comprendre: de scandales), le personnage d’Olivia Pope est aussi ambivalent que celui d’Annalise Keating.  Les deux héroïnes sont souvent comparées l’une à l’autre, et à juste titre (pas juste parce qu’elles sont noires et badass, même si ça résume bien l’idée générale): elles  ont un mental d’acier, en imposent dans leur métier, et sont  dotées d’une impressionnante intelligence pratique ainsi que d’une personnalité complexe. L’une comme l’autre, et c’est ce qui fait la spécificité de ces deux séries, se retrouvent à couvrir des crimes et délits et à protéger leurs auteurs en dépit, souvent, de leurs valeurs profondes. Annalise l’exprime clairement: l’aboutissement de ce recours collectif lui est d’autant plus cher qu’il lui permet, d’une certaine façon, de se racheter de de tous les détournements et de toutes les distorsions qu’elle et son équipe ont fait subir au droit et à la justice.

Finalement, Annalise Keating et Olivia Pope incarnent toutes deux des femmes noires dans un monde d’hommes blancs, mais aussi des femmes de pouvoir contraintes de jongler entre leurs convictions et les nécessités de leur métier et de leur vie professionnelle.

Pas très étonnant quand on sait que c’est la même femme, Shonda Rhimes, qui dirige ces deux séries. En 2007, elle est considérée comme l’une des 100 personnes les plus influentes selon le Time, avec sa société de production ShondaLand. La spécialité de cette productrice et réalisatrice de talent? Les femmes de pouvoir et d’affaires, dans l’univers médical (Grey’s Anatomy et Private Practice), politique (Scandal) ou judiciaire (Murder, et The Catch qui tourne autour d’une détective privée).

tumblr_oksp4pVYrz1vtsraso8_r1_400
Conclusion: dont’ mess with them

La question de la conciliation entre conviction (idéalisme politique) et nécessité (réalisme politique) est au cœur d’une autre série tournant autour d’une autre femme de pouvoir: Borgen et la fameuse Birgitte Nyborg.

Chaque épisode est introduit par une citation (souvent d’inspiration machiavellienne) interrogeant la « Realpolitik » ou « politique réaliste », qui privilégie l’efficacité, le concret et le réalisme plutôt que des considérations de principe, d’éthique ou de morale: « Un prince doit n’avoir d’autre pensée ni d’autre art que celui de la guerre et de l’organisation qui s’y rapporte. » (Machiavel), « Il est plus sûr d’être craint que d’être aimé. » (Machiavel), « La démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres. » (Winston Churchill), « De là vient que tous les prophètes armés ont été victorieux et ceux non armés ont été détruits. » (Machiavel), « La politique est une guerre sans effusion de sang et la guerre une politique sanglante. » (Mao), « La confiance n’exclut pas le contrôle. » (Lénine), « Un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ? » (Machiavel), etc.

Car ce que cette série danoise met en scène, c’est non seulement la conquête du pouvoir par une femme, mais surtout son combat pour s’y maintenir tout en restant intègre et fidèle à ses convictions.

Borgen (« le Château ») est le surnom que les Danois donnent au siège du Parlement et aux bureaux du Premier ministre, situés au château de Christiansborg à Copenhague. Cheffe du Parti centriste au caractère bien trempé, Birgitte Nyborg devient contre toute attente Première ministre du Danemark, et se retrouve confrontée à un triple problème : comment s’imposer en tant que femme dans le milieu politique masculin ? Comment préserver une vision éthique de la politique lorsque l’on doit composer quotidiennement avec les manigances politiciennes ? Comment concilier sa vie privée avec sa vie professionnelle lorsque l’on est une femme à la tête d’un gouvernement ? C’est en essayant de répondre au mieux à ces questions, sous le regard exigeant de l’opinion publique incarnée par la journaliste Katrin Fønsmark, qu’elle obtient de nombreuses victoires diplomatiques et parvient à défendre les intérêts du Danemark sans contrevenir à sa déontologie, en préservant les droits de l’homme et les libertés fondamentales. Quant à sa vie familiale, elle est encore difficile à concilier avec son travail et sa vie publique. Cette série inverse les rôles en montrant comment son époux, qui a consenti à mettre entre parenthèse une brillante carrière pour soutenir sa femme, souffre de l’indisponibilité croissante de celle-ci et supporte de moins en moins son propre sacrifice professionnel.

Bref, pas facile d’être une femme de pouvoir ET une idéaliste pleine de belles convictions, mais avec beaucoup de courage ça se tente! Quoi qu’il en soit, ces héroïnes et leurs ambivalences, qu’elles soient prises en modèles ou en contre-modèles, offrent un éventail de possibles.

mulan_sassy_funny_07a76a4e
et même trois, soyons fous/folles

D’ailleurs, comme cette question prend de l’ampleur dans le tome 2 de la trilogie du Tearling, je m’en vais donc voir comment Kelsea Glynn se débrouille en la matière!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s