Entre masculinisation et hypersexualisation des héroïnes de fiction: la féminité en question et la question des rôles-modèles féminins.

Ainsi commence le générique de la série Wonder Woman diffusée dans les années 80 (et dont j’ai récemment acquis le coffret intégral à un prix modique, vive le black friday chez Gibert Joseph):

« Elle ne craint rien ni personne

elle fonce comme un homme

C’est la justicière

interplanétaire

Elle jaillit comme un éclair. »

ww eclair
Littéralement

Ce « comme un homme » m’a rappelé cette fameuse chanson de Mulan, ce classique des soirées pyjama qui fait depuis toujours partie du répertoire des morceaux « à chanter à tue-tête » (et faux, de préférence).

Mais… Pourquoi une femme aurait-elle besoin d’être « comme un homme » pour être forte ?

Ne vous méprenez-pas: j’adore Mulan, et je voue à Wonder Woman un amour infini. Mais je regrette cette tendance à comparer des femmes à des hommes pour définir les forces (physique et de caractère) qui les définissent.

Premièrement, et tout simplement: nul besoin d’être un homme pour savoir se battre. Or, quand tu es obligée de te déguiser en homme pour pouvoir prétendre défendre ton pays, c’est qu’il y a déjà comme un léger problème. Car c’est ainsi que Mulan rejoint un régiment de l’armée chinoise: en se faisant passer pour un garçon. Ce Disney montre que la différence entre un soldat et une soldate n’est pourtant pas une question de valeur. Les compagnons d’armes de Fa Mulan sont tous des bras cassés (au demeurant fort sympathiques) qui, comme elle, partent de zéro, et elle n’a finalement aucun mal à se fondre dans la masse (c’est fou le pouvoir illusionniste d’un chignon et d’un bandage sur les seins). La scène du défi du mât, qui illustre la chanson « Comme un homme », montre d’ailleurs qu’avec de la persévérance et de l’ingéniosité, Mulan est capable de réussir le test, et ce avant tous les autres. Et oui, ALORS QUE C’EST UNE FEMME.

man woman
Une femme! Mais… mais… mais c’est scandaleux!

Deuxièmement, ces deux héroïnes ne se résument pas qu’à leur identité guerrière: insister sur ce point permet de les extraire des visions stéréotypées de la femme faible ou de la demoiselle en détresse, mais en faire le modèle dominant de l’héroïsme  (pour des hommes comme pour des femmes) peut suggérer que l’on valorise la force brute au détriment d’autres qualités comme la compassion ou la générosité, qui ne sont d’ailleurs pas des qualités féminines ou masculines, mais simplement des qualités.

mulan
comme l’extraordinaire détermination de Mulan

Mulan représente un modèle de courage, où l’abnégation n’est pas signe de faiblesse et de passivité, mais au contraire une volonté de sauver sa famille. Car si elle se travestit, c’est d’abord pour répondre au devoir militaire à la place de son père, âgé et affaibli. 

mulan_sassy_funny_07a76a4e
Mulan, véritable ode au travestissement

Mulan refuse le rôle de femme « épouse » dans lequel sa société souhaite la voir se mouler, et parvient  à s’extraire du poids de la tradition et à bousculer les carcans sociaux en jouant avec les règles établies. Elle doit passer par ce subterfuge pour pouvoir s’affirmer en tant que guerrière, mais aussi en tant que fille (au sens filial du terme) et que femme. Et elle excelle dans chacun de ces rôles qui forment son identité.

Pour en savoir plus sur les qualités de cette merveilleuse héroïne de Chine, je vous suggère cet article (en anglais): 12 raisons pour lesquelles Mulan est LE film Disney à retenir

Quant à Diana Prince, alias Wonder Woman, amazone, déesse de la justice et de la guerre, elle est la super-héroïne créée par William Moulton Marston en 1941 « dans le but de promouvoir au sein de la jeunesse un modèle de féminité forte, libre et courageuse, pour lutter contre l’idée que les femmes sont inférieures aux hommes et pour inspirer aux jeunes filles la confiance en elles et la réussite dans les sports, les activités et les métiers monopolisés par les hommes ».

patriarchie.gif

Derrière la conception de ce personnage résidait donc la volonté de créer un archétype féminin fort, de mettre en avant de grandes qualités souvent associées au féminin (mais bien sûr pas exclusivement féminines) : bonté, pacifisme, compassion,… tout en les dissociant de toute notion  de faiblesse et de soumission.

Mulan et Wonder Woman ne sont pas des tueuses impitoyable, mais des femmes qui laissent place à l’émotion et à l’introspection, qui laissent entrevoir des « fragilités » (tout étant relatif) qui n’altèrent en rien leur prestance ou leur force mais au contraire les grandissent et les rendent plus accessibles aux spectatrices et spectateurs.

La « féminité » face aux stéréotypes

Quand elles ne sont pas hyper-masculinisées ou comparées à des hommes pour justifier leurs capacités, les héroïnes sont souvent hyper-sexualisées et critiquées de l’être.

Lorsque l’ONU renonce en décembre 2016 à faire de Wonder Woman l’ambassadrice pour l’égalité des sexes et l’émancipation de toutes les femmes et des petites filles, c’est à cause de critiques portant, entre autre, sur l’aspect jugé trop « sexualisé » (vêtements moulants et courts découvrant des attributs généreux) du personnage pour défendre les droits des femmes.

dress
* C’est quoi le problème avec ma tenue?

Mais, en dénigrant la légitimité de Wonder Woman à incarner cette cause en raison de son physique, plutôt que de valoriser ses actes, ses détracteurs ont contribué à véhiculer une autre vision stéréotypée de la femme. La lutte contre les stéréotypes doit selon moi inclure tous les modèles de féminité : aller à l’encontre des stéréotypes, ce n’est pas exclure la féminité, mais c’est faire en sorte de juger les femmes sur leurs idées plutôt que sur leur apparence et/ou leur sexualité.

Décloisonner le féminin et le masculin

Pour résumer, loin de moi l’idée de défendre un certain degré de masculinité ou de féminité que les héroïnes devraient avoir. Je serais plutôt pour décloisonner les concepts de féminin et de masculin et rendre moins contraignantes les injonctions à la masculinité ou à la féminité: il existe des caractéristiques physiques et comportementales diverses, libre à chacun d’adopter les unes ou les autres.

Écouter le podcast « Un autre homme est possible »

Mais je défends l’idée que lorsque l’on met en avant les qualités de résistance et de combattivité d’un personnage féminin, nul besoin de rajouter le comparatif « comme un homme »: comme le rappelle si bien la vidéo « Like a Girl », une femme peut courir, lancer ou se battre comme une femme sans rien avoir à envier à un homme.

Je réécrirais donc ainsi le générique de la série TV Wonder Woman:

« Elle ne craint rien ni personne

elle fonce comme une championne

C’est la justicière

interplanétaire

Elle jaillit comme un éclair. »

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s