La Reine du Tearling, ou comment cultiver le terreau de sa réussite et diriger son royaume comme une pro

En attendant de pouvoir emprunter le tome 2, je vais vous parler du tome 1 de la Trilogie du Tearling d’Erika Johansen, que j’ai dévoré d’une traite en l’espace d’un trajet Toulouse-Paris, donc avec un train (lol) d’avance (ou de retard, au choix).

Il ne faut se fier ni à la couverture de l’édition de poche, ni à la traduction française du titre. Car à première vue, ce profil royal et délicat découpé en ombre chinoise sur fond rouge, souligné du titre Reine de cendres et, paraissant, finalement, très Twilight dans l’âme, ne m’avait pas follement inspirée, voire presque dissuadée d’y jeter un coup d’œil. Mais un petit papier « Coup de cœur des libraires » renforcé d’un commentaire élogieux d’Emma Watson m’ont convaincue de donner sa chance à ce roman.

Kelsea Glynn, une reine de poigne au cœur sur la main…

Et quel roman! Plus j’avançais dans l’intrigue, plus je me disais « Fichtre, j’aurais pu en être l’auteure. » Pas dans le sens « ouais j’aurais pu faire mieux » ou « wouah j’écris tellement bien moi aussi », mais tout simplement car Kelsea Glynn est une héroïne que j’aurais pu concevoir: ferme, déterminée, juste, sociale et solidaire.

Elle a été élevée dans un coin perdu de la campagne (maintenant vous pouvez apprécier la métaphore agricole du titre de cet article), elle adore lire, a un tempérament de feu et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle n’a de cesse de devoir prouver sa valeur, en tant que jeune femme de 19 ans, en tant que femme, en tant que reine.

Mais surtout, elle nourrit un remarquable sens de la justice (en particulier de la justice sociale) qui ne pouvait que me plaire. Sa première mesure, avant même son couronnement, n’est autre que l’abolition d’un système de traite des être humains. Condition d’un traité de paix avec le pays voisin, il a été mis en place par le gouvernement de sa mère pour empêcher l’invasion de son royaume, le Tearling. Tous les mois, des hommes, femmes et enfants sont tirés au sort (façon Hunger Games) pour remplir des cargaisons d’esclaves. Or, si le système de tirage au sort est selon toute apparence équitable, il ne fait que reproduire et contribuer aux inégalités sociales. En effet, à la tête de ce système corrompu gravitent la royauté, le clergé et la noblesse, qui se retrouvent par un heureux hasard exemptés de tirage au sort: eux sont capables de payer leur liberté.

Kelsea s’efforce aussi de prohiber la prostitution et toute autre forme de violences faites aux femmes, aux enfants et aux plus démunis.

Je me suis donc profondément identifiée à cette jeune femme à travers ses combats politiques, féministes et, tout simplement, humains.

… qui se définit et s’impose par ses seuls actes

Au-delà de ses traits de caractères et de ses convictions, le personnage de Kelsea me paraît important en ce qu’il incarne un idéal d’héroïne qui vaut uniquement par ses actes et sa personnalité, et non grâce à la réputation de sa parentèle, ni grâce à son physique.

La valeur de l’éducation: le contrepied de la tradition généalogique de la noblesse et de la monarchie.

Cette trilogie se développe autour d’une reine, donc d’un système monarchique, mais la narration ne cesse d’insister sur le mérite et la valeur de cette nouvelle reine, notamment par comparaison à sa mère et à son oncle. L’auteure  explore un point clé, celui de l’éducation, par opposition à la thèse généalogique qui implique que le caractère d’un individu est déterminé par ses gènes. Kelsea est qui elle est grâce à l’éducation prodiguée par ses parents adoptifs, et non pas grâce à sa filiation royale! Si elle a été éloignée de sa mère biologique dès sa naissance, et élevée dans l’austérité et l’amour de la connaissance, c’était bien pour empêcher de lui ressembler et que la vanité ne l’emporte sur la réflexion et la qualité intellectuelle.

Kelsea est tout le contraire de l’égoïsme: elle est prête à tout sacrifier pour le bien-être de son peuple. C’est ce qui constitue, métaphoriquement et littéralement, sa force de « Vraie Reine », ainsi qu’elle est vite surnommée.

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Une princesse, non. Mais une reine, oui.

Une « Vraie Reine » mais aussi une femme réelle, avec des complexes, à laquelle on puisse s’identifier sans être un canon de beauté

Une fois n’est pas coutume, l’héroïne n’est ni belle, ni mince, et, comme elle le dit elle-même: ce n’est pas pour cela que l’Histoire la retiendra, mais pour ses choix de gouvernance! Quel plaisir que de pouvoir lire une héroïne au physique quelconque, voire ingrat, qui n’acquiert le respect d’un royaume que par sa manière de penser et de le protéger.

C’est d’ailleurs pourquoi j’ai été assez déçue d’apprendre qu’Emma Watson avait été choisie pour incarner la Reine du Tearling à l’écran. Bien sûr, j’aime, que dis-je, j’adore et admire infiniment Emma Watson: elle restera toujours l’interprète  d’Hermione Granger dans mon cœur, c’est une actrice formidable ainsi qu’une femme d’exception dont je partage les convictions et combats féministes. Pour cela, elle est tout à fait légitime à incarner cette héroïne au cinéma (et je serais la première à être ravie de l’y voir). Et pourtant, je trouve que ce serait d’une certaine façon dénaturer le personnage, diminuer la portée du message que cette héroïne délivre en soi, à contre-courant de la plupart des contes de fées de notre enfance: la valeur d’une reine / d’une dirigeante / d’une femme ne dépend pas de son physique, et la beauté ne conditionne pas la confiance en soi et la capacité de s’affirmer.

Vous en conviendrez, Emma Watson n’est ni « enrobée », ni « rougeaude », ni « quelconque ».

 

 

quoi qu’elle essaie de faire

Pour preuve, elle a joué la Belle dans La Belle et la Bête. Pour preuve bis, impossible de trouver une preuve (décidément beaucoup d’occurrences de ce mot par ici) de l’existence d’un double menton chez cette personne. OUI C’EST UN ARGUMENT RECEVABLE.

arf
regardez, elle acquiesce (comment ça, « à contrecœur »?)

Et je suis attristée que les exigences de l’image ne l’emportent sur un aspect constitutif de l’identité et de la personnalité du personnage. D’ailleurs, je ne crois pas avoir vu d’adaptation de Jane Eyre où l’actrice ressemble un tant soit peu à la description donnée par  Charlotte Brontë: « pauvre, éteinte, laide et petite » (« poor, obscure, plain and little »). La beauté est certes subjective, mais ce n’est en aucun cas avec ces mots que je décrirais Mia Wasikowska ou Ruth Wilson. De même, nombre d’héroïnes passent de « quelconques » et « complexées » à « bombe humaine » (c’est toi elle t’appartiennnnt) lors du passage du papier à l’écran. Or je tiens à rappeler que les filles et les femmes ont besoin de rôles-modèles pluriels, et ceci sous tous les aspects, dans tous les sens du terme!

 

La trilogie du Tearling, Erika JohansenTome 1: Reine de Cendres (2017 pour l’édition de poche en français)

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