« La princesse légère », un conte de George MacDonald adapté à l’Opéra Comique de Paris

Il était une fois une princesse, fille unique et longtemps désirée, qu’une sorcière condamna dès sa naissance à la légèreté : légèreté de corps qui l’empêchait de toucher terre, légèreté d’esprit qui la faisait rire de tout. Que faire d’une fille qui ne connaît pas la gravité des choses, se demandaient le roi et la reine ? Heureusement, la princesse était aventureuse…

Écrits pour les enfants et pour ceux qui ont gardé leur âme d’enfant, les contes de Georges MacDonald ont enchanté J.R.R. Tolkien et surtout Lewis Caroll. Celui de La Princesse légère évoque avec humour et poésie la façon dont les enfants affrontent la gravité du monde adulte, la façon aussi dont les parents apprennent à reconnaître la singularité de chaque enfant.

Je n’étais jamais allée voir d’opéra comique auparavant, et je ne connaissais rien de ce conte, hormis la la description ci-dessus, que l’on peut lire sur le site de l’Opéra Comique. Quelle belle surprise!

Ce spectacle a été imaginé par la compositrice colombienne Violeta Cruz à partir d’un conte de George MacDonald.

J’ai eu un coup de coeur particulier pour la mise en scène (l’ingénieuse mobilité des décors qui fait partie intégrante de la mise en scène, les trompe-l’oeil et ruses pour souligner l’apesanteur de la princesse légère, les jeux de lumière qui créent l’environnement, l’univers sonore très métallique) et les costumes, très futuristes et art contemporain.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

J’ai trouvé le personnage de la princesse légère très intéressant. Sa légèreté physique (l’absence de pesanteur) vient refléter une légèreté émotionnelle et métaphysique: elle n’est pas légère dans le sens moral, mais simplement détachée de la réalité. Elle ne cesse de rire, et pourtant c’est un rire sans joie, un simple son mécanique, qui exprime un désintérêt, une sorte de vide. Ce conte initiatique symbolise finalement le passage de l’enfance à l’âge adulte: c’est face à la perte, à la mort d’autrui, que la princesse découvre la « gravité » au sens propre comme au sens figuré: c’est en ressentant de la tristesse pour la première fois de sa vie qu’elle prend du poids et de la consistance en tant qu’être humain. Ce passage d’un âge à un autre se fait, intérieurement et physiquement, par la chute. Flottant dans les airs, elle n’était jamais tombée, et c’est pourtant ce qu’elle finit par faire: tomber, littéralement, dans l’âge adulte.

Perhaps the best thing for the princess would have been to fall in love. But how a princess who had no gravity could fall into anything is a difficulty—perhaps THE difficulty.

(Extrait du texte original, The Light Princess, de George MacDonald: « Peut-être que la solution à la légèreté de la princesse aurait été de tomber amoureuse. Mais comment une princesse qui n’avait aucune gravité aurait-elle  pu tomber dans quoi que ce soit? C’était là une difficulté, peut-être même LA difficulté. »)

J’ai également beaucoup aimé l’apparence atypique de cette princesse légère.

princesselégère

Loin de la princesse aux longs cheveux blonds et lisses, elle arbore une coiffure asymétrique de frisettes oranges, assorties à sa tenue. Elle m’a rappelée deux petite héroïnes rousses, excentriques et parfaitement insoucieuses des convenances: mes bien-aimées Fifi Brindacier et Anne Shirley.

Ce conte est finalement un questionnement sur la liberté, non pas seulement de l’enfant par rapport à l’adulte, mais aussi celle la jeune fille et de la femme par rapport à l’enfant. Ainsi détachée des réalités de la vie, la princesse légère était libre. Mais ne se soucier de rien, n’avoir d’intérêt pour rien ni personne, est-ce réellement être libre? La pièce réfléchit beaucoup à cette question de liberté, par rapport au poids des contraintes de la réalité: le poids des sentiments, le poids des convenances, le poids d’un corps sur le sol. Paradoxalement, lorsque cette princesse légère découvre l’expérience de la nage, elle décide de ne plus sortir du lac car évoluer dans l’eau lui donne le sentiment de pouvoir contrôler le poids de son corps. Or, personnellement, si j’aime autant être dans l’eau, c’est parce que c’est pour moi ce qui se rapproche le plus de l’expérience d’apesanteur: quand je nage, j’ai l’impression de voler. Mais encore une fois, cela interroge ce rapport entre légèreté et liberté: quand elle est risque à tout instant d’être emportée par le vent, et nécessite d’être escortée partout où elle se rend, elle perd ainsi de son autonomie. Dans l’eau, par contre, elle n’a besoin de personne: nager lui donne de la gravité, et, surtout, de l’indépendance.

Another reason for her being fond of the water was that in it alone she enjoyed any freedom.

(Extrait du texte original, The Light Princess, de George MacDonald: « Une autre raison pour laquelle elle appréciait tant l’eau était que, plongée seule là-dedans, elle profitait d’une certaine liberté ».)

 

L’Opéra Comique a toujours promu les héroïnes en tous genres. Sa première direction a été assumée par une femme, Catherine Baron. Une autre femme, Justine Favart, y a révolutionné le jeu dramatique et le costume de scène. Plusieurs autrices et compositrices y ont été programmées au fil des siècles avant Violeta Cruz. Et les héroïnes d’opéra dominent le répertoire comme elles dominent les spectateurs : à l’entrée de l’édifice, les statues de Carmen et de Manon, debout et en mouvement l’affirment avec autant d’aplomb que de charme. C’est aussi le cas de notre nouvelle héroïne, cette Princesse que son handicap – la légèreté de corps et d’esprit – rend libre, aventureuse et audacieuse.

(source de la citation: Opéra comique)

Outre sa volonté d’innovation artistique, l’autre intérêt principal de l’Opéra comique est qu’il s’efforce d’être accessible au plus grand nombre. De par sa programmation, d’une part: des pièces en français, que l’on peut venir voir en famille grâce à des horaires adaptés (je suis allée à la séance de 15h, un samedi), un contenu pour tous âges et un accompagnement pédagogique (possibilité de venir discuter avec les acteur et les musiciens et de découvrir les instruments dans la fosse après chaque représentation). Une belle expérience intergénérationnelle, donc. L’opéra comique est également accessible financièrement: le prix des places s’échelonne de 6 à 60€ (en fonction de la visibilité et du confort), et le site propose un système de mécénat: de généreux mécènes peuvent réserver des places pour un bénéficiaire anonyme, à la seule condition qu’il soit âgé de moins de 26 ans. Il existe également une carte famille (la carte Ménate) à 15€ qui permet une réduction de 50% pour les enfants et 10% pour les parents.

 

Le texte original du conte, écrit par George MacDonald, est disponible ici en anglais.

Une réflexion sur “« La princesse légère », un conte de George MacDonald adapté à l’Opéra Comique de Paris

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s